Le voyage à vélo, une porte ouverte sur le monde ... où le vélo ne devient qu'un accessoire...
De Tarniţa à Bucarest
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À Tarniţa, il y a un complexe d'extraction et de traitement d'uranium. L'usine est dans un état lamentable. J'ai osé prendre deux photos à la sauvette ! Tout ce que je vois suinte, fuit, dégouline… Je ne m'attarde pas !
Dans le calme retrouvé de la forêt, je rencontre deux bergers. Je marche avec eux pendant un long moment pour lier connaissance. Ce n'est pas tous les jours que l'on fait connaissance avec des "Bergers des Carpates". Leurs chiens arborent une planchette sculptée en guise de plaque d'identité.
Au col de Tarniţa, j'ai une vue superbe sur la vallée de la Bistriţa que je vais descendre pendant soixante kilomètres. La rivière est importante, louvoyant dans une vallée encaissée, elle me réserve de très belles vues. Les villages se succèdent jusqu'au lac de Bicaz. La route prend alors de la hauteur pour m'offrir une suite de bosses très usantes et de belles vues sur le lac.
Une voiture s'arrête. Ses occupants Franco-Roumains me suivent "à la trace" depuis trois jours grâce aux annotations que j'ai laissées sur les livres d'or de Săpânţa et des Monastères ! Ils m'offrent du chocolat… et leur aide en cas d'ennuis à Bucarest.
J'opte ce soir pour un "Popaş Turistică". Un camping Roumain est en fait un hôtel restaurant et un alignement de cabanons. Il n'est en général pas possible de camper. Ici, en prime, la gamine qui me reçoit est antipathique, le cabanon est nullissime, un des volets est cloué sur la fenêtre…. Je dois me débrouiller pour trouver les toilettes… Quant au robinet, on est prié de venir avec sa pince multiprises si on veut de l'eau ! La plaisanterie me coûte 1200 lei, et je n'arrive pas à obtenir un reçu. Cela me laisse supposer que l'argent ne parvient pas forcément dans les caisses de l'établissement ?… Certains professionnels de l'accueil n'ont pas encore tué Ceăuşescu dans leur tête !
Le barrage de Bicaz est gardé militairement. Puisque c'est interdit, je fais une photo… La ville me permet de faire un ravitaillement complet : œufs, miel, lait, compote, biscuits, chocolat, figues et pain ! Mais j'ai dix œufs au lieu de six, ma prononciation doit être bien mauvaise (6 = şase, 10 = zece), et le lait se révèle être du yaourt en bouteille ! Je suis chargé, donc rassuré !
Lorsque je fais mes achats, je laisse ostensiblement mon vélo devant le magasin. Bien entendu je le cadenasse et j'emporte mes principaux objets de valeur. Jamais rien ne m'a été volé*, par contre l'attroupement est garanti lorsque je tente de ranger mes provisions dans les sacoches. Je réponds avec plaisir à la curiosité gentille des badauds avant de reprendre la route. C'est dans ces circonstances qu'un compagnon me manque pour photographier la scène !
La sortie de Bicaz m'offre la traversée d'une cimenterie. Des véhicules disparates font la queue pour obtenir un chargement. Les moteurs fument beaucoup… sauf ceux qui sont en panne. Peu à peu, je m'élève dans la vallée. De plus en plus jolie, elle se transforme en gorges creusées dans le calcaire. Il y a quelques rares touristes et des cabanes proposant de nombreux petits objets d'artisanat. J'achète des bibelots car j'aurai des cadeaux à faire en arrivant, bientôt……
*(En Août 92, François Hugues, président de CCI, a fini son voyage en Roumanie à pied, ses sacoches à la main…)
Bientôt ?…

Cela me fait une curieuse impression de penser que, dans trois jours, ce voyage se termine. Plus que trois jours ? Non, encore trois jours où il peut se passer tant d'événements…
La route continue de s'élever par une succession de lacets "pas piqués des vers" qui me font transpirer malgré mes 2900 kilomètres d'entraînement. Mais les gorges sont si belles ! Le Lac Rouge se laisse découvrir difficilement. Il a noyé une forêt d'épicéas dont les troncs affleurent, offrant un spectacle tout à la fois romantique et désolé.
Du col de Bicaz je pensais pouvoir rejoindre Bălan. Hélas, point de route, je dois descendre jusqu'à Gheorgheni et remonter le col d'Izvoru. Je suis pour quelque temps en Transylvanie, région à forte minorité Magyare, c'est à dire d'origine et de culture Hongroise.
Beaucoup d'indications me redeviennent incompréhensibles. Les noms de villes sont affichés dans les deux langues. C'est en entrant dans Valea-Strânbă-Tekeröpatak- qu'un gosse qui m'avait quémandé un chewing-gum, fâché de mon refus, me lance une pierre… Déplorable incident que j'essaye d'oublier bien vite !
De beaux nuages blancs s'enflent démesurément et donnent de belles averses. À Sândominic-Csikzentdomokos, je rencontre un groupe folklorique qui se rend au bal du village. Ils ne semblent même pas parler roumain… mais leurs costumes sont si jolis que je recherche mon lexique Hongrois. Il me semble évident qu'ils cultivent leur différence.
Je fonce dans la large vallée de l'Olt qui descend vers Miercurea-Ciuc ; j'ai un retard certain, aussi, vers 19h30, je m'arrête au bord de la route pour manger un peu et prolonger mon étape.
À 21 h, après 136 km, je décide de me rendre au "camping" de Jigodin-Bai. L'établissement est fermé pour cause de travaux. Je me prépare à bivouaquer lorsque le gardien de nuit sort. Tiberiu, électricien la journée, surveille le chantier pour éviter les vols de matériaux, et arrondir un peu ses revenus. Il est Magyar et nous conversons en anglais… Je dors sur quatre chaises, dans le chantier. À 5 heures, le réveil sonne, Tiberiu m'invite chez lui pour le petit déjeuner. Il habite dans un immeuble au 7e étage. On monte mon vélo ! Sa femme est plutôt surprise… Dire que, un jour peut-être, ces gens seront en guerre avec leurs voisins !…
Vendredi 5 Juin. J'ai rendez-vous demain avec les cyclos de Comarnic. Je vais encore faire une longue étape pour être au plus près. Heureusement un très fort vent de nord-est me propulse dans la vallée, les rafales me secouent. Je crois que ce vent pris de face m'aurait cloué à 6 ou 8 km h, alors qu'à 14 heures j'ai avalé 85 km !
Mon vélo atteint un état de crasse inégalé : lors d'une halte photo, le vent le fait tomber dans une bouse de vache bien fraîche… À midi, je renverse ma gamelle de haricots secs… Le miel a un peu coulé… C'est la débacle, mais j'en ris !
Tout à coup le vent s'arrête. De gros nuages s'installent. Braşov-Brassò-Kronstadt- est une très grande ville, mais quel souk ! Immeubles gris, zones insalubres, usines délabrées, tuyaux pourris, routes défoncées… Je ne m'y arrête que pour faire un dernier ravitaillement. J'arrive à acheter des biscuits secs, une boite de thon et du savon. Les yaourts sont très périmés, il y a la queue aux produits "de luxe" (chocolat, confiseries) et à la charcuterie. Sur le trottoir, j'achète cinq beignets à une dame, et plus loin, un kilo de cerises, les premières de la saison. À 125 lei le kilo (2 francs), c'est un luxe pour les Roumains.
Je ne cherche pas à visiter le centre ville historique, et je m'extrais par la nationale 1. Elle escalade les Carpates Méridionales pour passer le col de Predeal et descendre la vallée de la Prahova où se situe Comarnic. La circulation est intense, beaucoup de véhicules fument et crachent. Ils me gênent, mais les chauffeurs m'encouragent du geste et du klaxon. Alors, lentement, j'arrive au col. La station est touristique, je n'aime pas cela, et j'ai bien du mal à trouver un coin de pré plat et tranquille pour passer ma dernière nuit. J'ai parcouru 137 km, et il m'en reste moins de 40 pour demain.
Samedi 6 Juin, 30e et dernier jour de mon voyage. J'ai le temps de faire une énorme grasse matinée ! Mais le ciel est gris, la prairie où j'ai installé mon premier et seul camping sauvage en Roumanie est humide.
J'organise ma journée, je prépare les petits cadeaux que je vais offrir au comité de jumelage. J'ai découpé la moitié de mon drapeau Français et j'y ai inscrit un message pour Monsieur le Maire ; j'ai d'autres petits cadeaux plus ou moins
symboliques : un flacon d'huile pour le club cyclo, un briquet, des timbres de collection, des pin's, des photos, et deux livres de jeux de billes… Mais il fait tellement frais que, à dix heures, je démarre pour me réchauffer.
Tout à coup, je vois apparaître un petit peloton de cyclos qui montent vers moi ! La rencontre tant attendue s'effectue. Ils sont 14, venus à ma rencontre avec les vélos de Savigny. C'est la fin de mon voyage, le début de mon séjour… Je ne suis plus seul. Sur la route, nous formons un cortège très remarqué, les automobilistes n'ont pas l'habitude de voir autant de vélos en dehors des villes ! Dans un bistrot, au chaud, nous trinquons à mon épopée et nous faisons connaissance.
À Comarnic, j'ai droit au comité d'accueil des grands jours ! Monsieur le Maire et tous les membres du comité de jumelage. Il y a aussi les professeurs que j'ai connus à Savigny : Iolanda, Carmen, Tania, Elena… Comme Saint Thomas, elles n'ont cru à mon arrivée que lorsqu'elles m'ont vu !…
Le programme de ces dix jours a été chargé : La visite de Comarnic à pied et à vélo, la vallée de la Prahova, Sinaia, son monastère et la château royal, le lac de Paltinu… Et puis une randonnée escalade dans le massif de Bucegi, deux jours à Ploieşti, la fête au jardin d'enfants, les mines de sel de Slănic…
Et aussi des grands moments d'émotion : La petite maison de Carmen à Poiana Câmpina, des "conférences" dans les écoles et au club des élèves qui me valent ensuite de nombreux et joyeux "Bon'jourr'" dans les rues de Comarnic…
Je fais aussi deux visites forcées à Bucureşti (Bucarest) pour ne pas réussir à obtenir mon billet d'avion… alors que j'ai une réservation. Je bénis Sympaturism-Nouvelles Frontières !
Ma deuxième journée à Bucarest est mémorable. Le voyage en train est déjà un événement… La capitale est animée mais, Parisien de force, je ne suis pas trop dépaysé.
Les quartiers stratégiques, Présidence, Universités, arborent des croix de bois constamment fleuries, dédiées aux héros de la "révolution". Révolution confisquée ? Événements ? Les adjectifs variés expriment le doute ou la colère de mes interlocuteurs. Les rues exposent des alignements de bâches grises cachant des Dacias inutiles… Aux carrefours, de belles tsiganes aux robes multicolores vendent des fleurs. Somptueuses taches de couleur dans cet univers gris. Il y a dans le Jardin de Cişmigiu un photographe que je vous recommande :
Il a dû racheter le matériel de Nadar !… Mais ses photos instantanées sont étonnantes.
J'ai tenté de changer de l'argent "au noir", j'étais prévenu des risques… et je me suis fait voler ! J'ai eu affaire à d'habiles prestidigitateurs, et Iolanda qui était avec moi en a été bouleversée. Les Roumains détestent tout ce qui peut donner une mauvaise image de leur pays. Qu'ils se rassurent, les belles images éclipsent les autres.
Il y a des galeries d'art où je découvre des artistes très intéressants, traditionnels ou modernes, mais très Roumains.
Mais j'ai vu aussi quelques-uns de ces mômes en haillons, qui dorment dans les jardins publics, bien serrés pour ne pas avoir froid, juste recouverts d'un peu de paille !… Je me pose un cas de conscience à chaque fois que j'ai l'occasion de photographier de telles scènes de misère. Je n'ai ni le courage ni le "blindage" d'un reporter…
Prendre le train à Bucarest nécessite de la patience. Il faut trouver le bon guichet qui vend le bon billet, faire la queue une demi-heure ou plus, et, si le train est complet lorsque arrive votre tour, il faut refaire la queue à un autre guichet pour le train suivant !
Le hall de la gare, un jour de semaine en Juin vaut celui de la gare de Lyon au départ des grandes vacances… Alors, à ma deuxième visite, au grand dam de Iolanda, j'ai décidé de prendre le train sans billet ! Un palabre avec le contrôleur arrange les choses. (Vous avez dit : corruption de fonctionnaire ? )

À la Mairie de Comarnic, la réunion d'adieux rassemble tous mes amis. On dresse des bilans, on fait des projets pour le club cyclo , et je récupère du courrier à distribuer à Savigny…
Chez mes hôtes, les larmes ne sont pas loin ! Nous échangeons des cadeaux tout en préparant mes bagages. Que c'est dur de vous dire au revoir Margareta, Mamaie, Alexandru, Andrei et Vladimir ! Au revoir à toutes et tous, si gentils, si doux, si généreux, si prévenants !
Ils sont quatre cyclos et un cyclomotoriste du tout nouveau "Club-Cyclo-Touriste-de-Comarnic" à m'accompagner à Bucureşti-Otopeni. La route est plate, les cent dix kilomètres défilent vite. À 16h30, Laurentiu arrive à notre rencontre avec le précieux document : mon billet d'avion !
Il a dû faire cinq heures de siège chez Sympaturism-Nouvelles-Frontières. Sans cela, je continuais jusqu'au centre-ville pour aller camper dans les jardins de l'Ambassade de France… La presse aurait enfin parlé de moi !…
Avec la permission de la Sécurité de l'aéroport, nous plantons nos tentes dans les espaces verts, à moins de cent mètres des pistes !
Quarante et Unième jour. J'ai environ 30 kg de bagages en supplément, à 14 $ le kg… Alors je fais le tri du superflu, je lâche du lest, c'est-à-dire que j'offre ma torche, ma pèlerine usagée, ma belle sonnette à deux tons, mes gants… Puis je me confectionne un "bagage à main" qui doit approcher les 20 kg. Quelques discussions et surtout la préposée qui n'a pas envie de se lever pour peser mon vélo… Et je passe sans rien payer !… Je ne vous décris pas la tête des douaniers lorsque mes bagages à main sont passés au détecteur…
Deux heures d'avion me ramènent 3500 km en arrière,
Deux heures pour rompre le charme,
Deux heures pendant lesquelles un kaléidoscope défile.
Vilma, Jonel, les Moniales, Grig…
Comarnic,
Partout tant de gentillesse après avoir vécu tant de souffrance…
Auront-ils des jours meilleurs ?
Le ciel de Roumanie deviendra-t-il "Bleu-de-Voronet" ?…
Sur un banc dans le Square de Notre-Dame de Paris
J'écris ce compte rendu de voyage.
Des dizaines de cars déversent leur flot de touristes bardés de caméscopes.
Ils foncent, ils engloutissent les explications de leur guide.
Le Louvre en 2 heures, Paris en 3 jours, la France en 1 semaine.
Parmi ces centaines de conquérants, combien adresseront la parole à un Français ?
Combien ?
Seul un vagabond est venu me demander
De quoi se payer un café.
Un vagabond,
Mon frère.
Merci
De tout cœur
Aux Moniales de Suceviţa,
Aux familles Tiple, Apostol, Onofrei-Lupu, Török,
À Vilma, Mihai, Maria-Larisa, Maria, Arena et Bertrand, Andronic,
À MM. Mititelu et Mouton, Maires de Comarnic et de Savigny-le-Temple,
Et particulièrement à Margareta, Alexandru, Mamaie, Andrei et Vladimir Dascălu,
À Liviu, Ion, Angela, Elena, Tania, Ştefan, Victor, Mihai, Gheorghe,
À Iolanda et Laurenţiu, à Carmen et Marius,
Aux beaux yeux de Ioana,
Au sourire de Karin,
À la Roumanie,
À Sylvie.
Mon voyage en cartes, en chiffres et en tableaux… ou :
tout ce qui est important pour moi, mais pas forcément intéressant pour vous…

Novembre 1992, la troisième partie de mon voyage, le "bilan", se termine, non sans mal…
J'espère vous avoir fait partager mon goût pour le voyage à vélo.
Je souhaite que vous puissiez aller en Roumanie, et ailleurs, tout simplement voir, pour comprendre.
Mais attention, on ne revient jamais totalement indemne de telles rencontres…
© Photos Jean-Luc Maréchal
Jean-Luc Maréchal
16 rue des Oiseaux
Cidex 257
77176 Savigny-le-Temple. France
tel 01 60 63 86 39 & 06 13 56 06 63
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