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ACCUEIL > ACTUALITES - EVENEMENTS > Le Journal Non Officiel > La vidéo, c'est l'aventure (Episode 3)
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La vidéo, c'est l'aventure (Episode 3)
par Eliane
dimanche 4 juillet 2004
Petite Gazette d'un petit village

Un village d'irréductibles Roumains

Et Glod, dans tout ça ?

Quand on nous a demandé, à Glod, si le film, c'était pour la télévision, je n'y ai tout d'abord pas prêté attention. J'ai cru à quelque imaginaire mythique du petit écran, qui aurait pénétré malicieusement dans ce lieu à l'écart des voies de communication principales.

L'émerveillement de Ion, mon sauveur de la montagne, devant les gadgets de ma voiture, les questions avides sur l'Occident, la présence seulement épisodique de véhicules automobiles, l'absence d'asphalte et les trous en long, en large et en travers, qui jalonnent les deux chemins d'accès au village, ont aussi réveillé en moi un cliché mythique, celui d'une Roumanie restée traditionnelle, hors du temps.

Naïvement, j'ai cru que ce petit village, éloigné de tout, maintenait vivantes ses coutumes, simplement parce que son isolement l'avait préservé d'une irruption de la civilisation moderne dans son fonctionnement.

Cependant, j'avais bien remarqué l'ouverture d'esprit des grands et des petits avec qui nous avons eu des contacts. Des habitants nous avaient parlé de membres de leur famille émigrés en Occident, mais tout cela avait été noyé dans le tournage du film, leur accueil chaleureux, les petits repas improvisés, la horinka de pommes et prunes mélangées, mélange détonnant et assez peu souvent délicieux, généreusement versée dans des verres un peu trop grands pour son degré d'alcool, surtout si l'on doit mener à bon port Vanille-Menthe, voiture intelligente, mais un brin capricieuse.

A l'école, les filles portent, dans la vie quotidienne, l'habit traditionnel, ample jupe à fleurs ou en velours chatoyant, batik sur la tête, même en classe. Danses ou comptines traditionnelles sont exécutées avec brio dans la cour de récréation, mais aussi une ronde, où un pauvre conducteur de Dacia à quelques problèmes avec la police, et reçoit en prime, une retentissante fessée..

Nous avons également vu des logements remis à neuf, ou nouvellement construits, dans ce style bâtard qui fleurit aujourd'hui, partout en Roumanie. Mais la décoration intérieure est typiquement traditionnelle, couvertures à grandes fleurs sur les murs, peintures au pochoir décorant cloisons et plafonds. En fait, on nous proposait de mettre certains de ces havres de douceur à notre disposition, en dehors de tout circuit marchand, puisque, comme dans le passé, l'invité décide lui même de la somme à laisser pour le gîte et le couvert. Mais nous avions tant de propositions que nous ne pouvions en accepter aucune, de peur de froisser ceux dont les lits n'auraient pas accueilli notre sommeil et nos rêves.

On nous a appris, avec une fierté non déguisée, que les frères Petreus, célèbres chanteurs de mélodies traditionnelles de leur village et de leur région, étaient originaires de Glod. La musique traditionnelle fait toujours partie du quotidien dans le Maramures, mais je me demandais, avant de connaître Glod, si ce maintien des chants et des danses du temps jadis, n'était pas un signe d'archaïsme périmé, car, là comme ailleurs, les jeunes écoutent aussi les airs à la mode... américains surtout. Je connaissais peu les frères Petrus, ayant eu quelques difficultés à apprécier d'emblée la musique du Maramures, avec ses voix gutturales, ses cris stridents, et ses rythmes si particuliers, avant qu'elle ne m'ensorcelle, mais ceci plutôt grâce à Dumitru Farcas, qu'aux célébrités de ce petit village, dont je n'avais jamais entendu parler auparavant.

J'ai donc, au cours d'une escapade à Baia Mare, acquis CD et cassettes de ces chanteurs. Et comme le tournage ne me laissait pas assez de temps pour me plonger dans les délices de cette musique archaïque, je ne l'ai fait que sur le chemin du retour, du moins en ce qui concerne les cassettes. Est-ce encore une facétie de Vanille-Menthe ? La cassette, dans l'emballage, dûment hermétique et dûment oblitérée par un cachet dûment officiel... contenait de la musique moderne d'un quelconque groupe jazzy-country-techno. Même chose pour une cassette de Sofia Vicoveanu, acquise dans les mêmes conditions, qui était bien une cassette de musique traditionnelle, mais chantée par un homme, même pas talentueux...

Tant de gags dans un seul voyage, cela peut paraître exagéré, c'est pourtant l'absolue vérité. Je n'osais accuser la boîte roumaine de production, ou d'emballage, je songeais plutôt à quelque vengeance de Vanille-Menthe, que je conduisais résolument hors de Roumanie, une semaine avant le terme prévu.

Revenons à Glod.

Le tournage, tributaire des activités agraires de survie ; la présence de nombreux spectateurs attentifs et curieux, pendant les prises de vue, le passage de piétons qui portaient fourches et râteaux, les femmes qui faisaient la lessive dans la rivière, avec des battoirs ou au vultuare alimenté par une canalisation en bois, les quenouilles maniées avec dextérité, pendant que nous buvions le café offert, bref, tout concourait à laisser penser que Glod était, pour longtemps encore, à l'abri de cette insidieuse modification des comportements qu'engendre le monde moderne.

C'est, en fait, à la fois une réalité, et une illusion. Ils ont préservé leur village de la collectivisation qui a sévi dans d'autres vallées, comme en témoigne la présence de quelques fermes d'état en ruine, absentes ici. Et c'est là que Glod s'apparente à un certain village d'Armorique, connu pour avoir résisté à César, et friand de sangliers...

C'est peut-être cette capacité de résistance qui est à l'origine d'une préservation, contre vents et marées, de leurs valeurs ancestrales, barde compris, mais chantant juste, tout en s'impliquant à fond dans le développement moderne., Et ils ont construit des articulations logiques et solides entre les deux. Peut-être ce petit village est-il le modèle, perdu chez nous, ou artificiellement reconstruit, de l'alliance d'un enracinement solide de l'humain dans son passé et de la capacité à évoluer. Les discussions sur la politique, en cette période électorale, témoignaient d'une maturité et d'une réflexion solide sur les enjeux politiques en question. Par contre, pour ces électeurs dont la franchise et le côté direct et convivial des contacts était évident, la détection de la langue de bois semblait un exercice particulièrement ardu. Je n'irai pas le leur reprocher, car ils ont encore toute une éducation occidentale à assimiler, en ce qui concerne le discours politique, surtout lorsque le candidat est un voisin, une connaissance...

Dans la petite école, aux locaux sommaires, se trouvait l'ordinateur dont nous avions besoin pour le tournage, nous épargnant la peine de faire cahoter celui de l'Association sur les chemins, dont j'ai déjà maintes fois parlé. Dans le Maramures, ce cas n'est pas unique, beaucoup d'écoles sont informatisées.

Mais, quelles que soient les origines de la préservation intacte du fond culturel maramuresan, il est facile ici de constater que les habitants restent ouverts à tout ce qui vient de l'extérieur. De toute façon, le village de Glod fait partie de la commune de Strâmtura, et les relations avec l'extérieur commence même au niveau de la vie politique locale. Le marché aussi, est à l'extérieur, au bout de la route qui rejoint celle de la vallée de l'Iza, au delà de Slatioara qui fait partie de la même commune...

Même l'habitat, la partie la moins mobile des installations humaines, se montre ici migrateur. Une maison traditionnelle a été transférée à Poienile Izei, pour y installer un musée ethnographique. Une autre, encore sur place, a été achetée des américains. Va-t-elle suivre là-bas nos cloîtres romans et les châteaux écossais ? Devrons-nous, pour visiter Glod, et pourquoi pas, toute la campagne roumaine, acheter bientôt, un aller-retour, Paris-New-York ?

A mon retour en France, j'ai eu l'idée de chercher sur Google "Glod Maramures", peut-être parce qu'il y avait, en moi, une difficulté à comprendre cette alliance étonnante d'"archaïsme" et de modernité, dans ce que j'avais observé au village.

Peut-être aussi pour voir s'il existait sur cette Terre, une autre voiture téméraire, avec qui Vanille-Menthe aurait pu échanger des emails, car depuis mon retour, il faut bien le dire, Vanille-Menthe s'ennuie. Elle stationne, morose et silencieuse, devant ma porte, puisque je passe plus de temps derrière mon ordinateur à écrire des articles, modérer un forum, remplir des formulaires et autres bastringues, qu'à l'emmener vadrouiller dans mes Carpates Drômoises, ou à lui parler du prochain projet Roumanie.... De plus, je ne lui ai pas pardonné d'avoir censuré les frères Petreus avec son vénérable lecteur de cassette première génération. Elle a beau me dire que c'est le supermarché de Baia Mare le coupable, je ne la crois pas : les cassettes avaient un emballage tout ce qu'il y a d'officiel.

Mais laissons là Vanille-Menthe et ses bouderies....

J'ai donc cherché "Glod Maramures" sur Internet. Et j'ai eu la surprise d'y lire des articles de presse parlant du village, et quelques sites, en français, en allemand et en anglais. L'illusion s'est, d'un coup dissipée. Glod est bien en prise directe avec le monde extérieur, et même au delà des frontières du pays roumain.

D'abord, je me suis demandé par quel hasard des touristes avaient eu l'idée d'aller là, car lorsqu'on a vu l'état des chemins d'accès, cela ne va pas de soi. Le marché d'Ocna Sugatag n'est pas le plus connu du Maramures. De plus, aucune route ne conduit de Glod au dit marché. Enfin, que je sache, aucun guide touristique ne signale Glod à notre attention.

Parfois, c'est le hasard, ou la curiosité, parfois des liens familiaux avec quelqu'un du village, parfois le recensement de l'église en bois parmi les églises du Maramures, rendues célèbres par leur intégration globale au Patrimoine Mondial de l'UNESCO, qui ont amené à Glod les auteurs des sites.

En ce qui concerne les articles de presse, j'ai découvert Florile Glodului, un groupe (35 membres tout de même) de chants folkloriques, avec un taraf de surcroît.... Ce sont les élèves de l'école et les jeunes du village (Graiul Maramuresului Juin 2003). Voilà sans doute pourquoi, à notre grand étonnement, on nous avait demandé si les enfants devaient jouer en habit traditionnel, et pourquoi eux l'avaient été qu'on veuille les habits de tous les jours.

J'ai aussi été émue par l'hommage rendu par le village à Ioan Petreus, décédé il y a deux ou trois ans, à l'Hôpital de Baia Mare, à la suite d'un grave accident. Et j'ai retrouvé, dans la liste des villageois organisateurs, des noms que je connaissais, en particulier celui de certaines de nos actrices, finalement pas si en herbe que ça. (Graiul Maramuresului).

Et le Professeur Mihai Pop, qui a fondé les Ecoles Folkloriques Roumaines, est lui aussi natif de Glod. Est ce par modestie qu'on a oublié de nous citer cette autre célébrité du village ?

Voilà, tout ce qui n'a pas été dit et que j'ai du découvrir seule, mais je ne suis sans doute pas au bout de mes surprises.

Pourtant au village, la vie est dure. Les habitants attendent, pour combien de temps encore, que soit réalisée une adduction d'eau, à partir des trois sources du village, une école maternelle et un dispensaire. Toutes les études ont été faites, il ne manque que le financement, en principe à la charge de la commune A Strâmtura, tout est en attente.

L'argent n'est pas arrivé dans les caisses, et malgré les élections récentes qui ont vu la victoire du candidat de Romania Mare, les puits de Glod ont de beaux jours devant eux, et la rivière retentira encore du chant des battoirs... même si des pompes assurent de plus en plus l'arrivée de l'eau au dessus de petite éviers à l'intérieur des maisons, et dans des salles de bain, de plus en plus nombreuses, pour un meilleur confort de la famille et des invités de passage...

 

A la mort, à la vie

Une scène du film a pour cadre le cimetière. Nous y partons donc en repérage. J'ai besoin d'une croix de bois, mais pour le volet documentaire, je préfèrerais, tant qu'à faire, une croix sculptée du Maramures. Et pendant que j'y suis, une croix placée de telle façon que je puisse faire une magnifique prise de vue de la petite église, qui dresse son clocher au dessus du village.

Nous trouvons sans peine la ruelle qui conduit à l'église. Un portail en bois du Maramures en désigne l'entrée. Nous le poussons respectueusement, et nous sommes accueillis par deux poules et des poussins, qui semblent des familiers des lieux. Dans beaucoup de cimetières, j'ai rencontré des animaux, chiens, chats, volatiles divers, et même des chevrettes en goguette. A Poienile Izei, deux petits coquins de chiens ont même levé une patte irrespectueuse contre la tombe d'un prêtre. Je les ai photographiés au lieu de la croix traditionnelle pour laquelle j'étais en train d'effectuer un cadrage... Naturellement, après, j'ai photographié la croix, site web oblige !

Pendant qu'Alexis immortalise sur la cassette les pérégrinations des gallinacés entre les croix et les tombes, j'entreprends l'exploration du Jardin des Morts, planté d'arbres fruitiers et résonnant du chant des oiseaux, à la recherche de la tombe du père de mon héroïne. Je cherche une croix en bois. Il y en a bien une, et une seule, toute petite près du porche de l'église. Les autre croix sont de non moins modestes croix métalliques, parfois recouvertes d'un petit toit de tôle joliment ciselé.

J'arrête assez vite mon exploration, car l'absence d'allées ou d'entourages de tombes, contrairement à ce qu'on voit désormais dans tous les cimetières du Maramures, rend ma progression difficile, presque autant que dans la montagne, car les folles herbes masquent des dénivelés dont le moins qu'on puisse dire, c'est qu'ils sont très inégalement répartis, me laissant dans l'ignorance de l'endroit où se trouvent les disparus... et mes pieds. Et même si, cette fois, j'ai abandonné les nu-pieds, je n'en avance pas moins à tâtons.

Un jeune chien me rejoint, et me manifeste de l'amitié. Je le caresse, après quelques tentatives d'approche infructueuses, car, comme tous les chiens roumains, il prend le temps de décrypter les réponses de ses interlocuteurs. Il me ramène, à travers le vaste cimetière, telle une brebis égarée, en me poussant du nez, jusqu'à la seule allée matérialisée, celle qui conduit à l'église. Il se montre, lui aussi respectueux des sépultures, contrairement à ses collègues de Poienile Izei, et me fait traverser des dénivelés à faire frémir n'importe quel citadin occidental.

Une tradition du Maramures, m'a-t-on dit, consiste à enterrer les morts d'une même famille les uns à côté des autres. C'est une dame bouleversée par un arrêté ecclésiastique, qui me l'a raconté, dans un autre cimetière. Elle surveillait la confection d'un entourage rétrécissant de dix centimètres sa dernière demeure, pour élargir l'allée. Il n'y avait plus assez de place pour elle, sauf à déplacer le cercueil de son mari, ce qui lui paraissait inenvisageable :

"Je ne peux pas lui faire ça, répétait-elle sans cesse."

Et dix centimètres de terre devenaient soudain une source incontournable de chagrin, devant l'impossible de reposer en paix près de son mari, sans le déranger dans son dernier sommeil.

Ailleurs en Roumanie, il y a d'autres traditions, dont j'ai donné un bref exposé dans un article sur Sapânta.

Tandis que je reviens à la seule croix en bois que j'aie pu repérer, et organise les angles de prise de vue, Alexis a dérivé de la contemplation des gallinacés qui se promenaient devant son objectif, à l'interview de la propriétaire des poules. Et de quoi parle-t-on dans un cimetière ?

De la mort bien sûr, mais surtout de la vie. Comme au Moyen-Âge chez nous, les cimetières et les églises restent, en Roumanie, un lieu de rencontres sociales. Les gens s'y donnent des nouvelles de la famille, échangent des informations sur le village, sur le monde, y prennent un temps de détente, comme dans cette église de Bucarest, où de vieilles dames tricotaient en devisant, dans le narthex.

Contre le mur extérieur, presque toutes les églises sont équipées d'un banc. Il est bien rare qu'une personne qui rend visite à ses morts ne vienne pas vous y rejoindre, pour vous parler d'elle et entendre parler de vous. Et ce qui, chez nous, ressemble à une indiscrétion, s'inscrit ici dans un discours sur la vie, sur l'intérêt qu'on porte aux autres, auquel sont associés ceux qui reposent sous la terre. Tout cela sur fond de bruissement de feuilles et de chants d'oiseaux.

L'instant de repos que s'accordent les vivants au cimetière, rend peut-être aussi plus supportable celui, plus définitif et plus douloureux, de ceux qui les ont quittés. Et les chèvres qui broutent l'herbe, ou les poules qui picorent, rappellent que les vivants ont aussi autre chose à faire qu'à pleurer. Et parfois, des rires retentissent qui nous rappellent qu'ainsi va la vie, dans ce touchant petit village du Maramures. La Roumanie est le seul pays où j'ai entendu rire dans les cimetières, et c'est magnifique que les morts soient aussi associés aux joies des vivants.

Car, ici, on est loin de la morosité occidentale, des rires fusent partout, au cimetière, dans la rue, dans les maisons, à l'école, à tout instant pendant le tournage du film.... Et cette expérience d'un travail complexe, sur fond de bonne humeur, n'est pas le côté le moins intéressant de cette inoubliable expérience.

Alors, sans aucun doute, le film sera plein d'imperfections techniques, mais est-ce le plus important ? Les habitants de Glod avaient quelque chose à dire, et les enfants de l'école l'ont plusieurs fois répété :

"Spune lor...."

Voilà, c'est fait.

Copyright Photos : E. Roussel et L. Beaudet

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