Casa mica
Il est des moments dans la vie où l'on peut éprouver l'envie de donner un grand coup de pied dans les habitudes. Surtout en ce qui concerne les vacances, ce qui ne présente, somme toute, pas un bien grand risque.
Pas question de changer de destination, la Roumanie exerce sur nous une fascination qui ne semble pas près de s'épuiser. Sauf que nous avions envie d'une autre façon de la découvrir, de nous sentir plus proches des gens, sans pour autant renoncer à notre goût de l'indépendance et de l'autonomie.
Nous arrêtons notre choix sur une région montagneuse de Transylvanie, qui ne répond à aucun de nos critères de choix habituels, mais qui nous fait d'autant plus rêver que notre documentation la concernant est pauvre, à part un article dans le Guide du Routard, et quelques pages dans un guide de l'époque Ceausescu : Il s'agit des Monts Apuseni, le Pays des Moti.
Jusqu'à maintenant, nous avions voyagé, tantôt au hasard des routes, tantôt avec un objectif touristique précis, tantôt pour rencontrer nos amis roumains, tantôt au gré de nouvelles rencontres. Cette année nous avons envie de nous poser quelque part et de renoncer, cette fois-ci, à avaler des kilomètres à la recherche d'une église en bois, d'un musée du village, d'une zone ethnographique intéressante, non que nous ayons épuisé les innombrables trésors de ce pays, mais pour y vivre, tout simplement…
La découverte, au mois de mars, sur le web, d'une petite maison traditionnelle proposée à la location par cette agence, et que nous avons immédiatement baptisée "Casa mica", ont été déterminants.
Du rêve à la réalité, il y avait cependant quelques pas : Vivre le quotidien comme beaucoup de monde en Roumanie rurale, pourrait apparaître comme une aventure a priori peu séduisante. Comment nous accommoder d'un mode de vie depuis longtemps révolu pour nous ?
Et c'est pourtant ce que nous avons décidé de tenter, avant même d'envisager les conséquences d'un tel choix.
Nos souvenirs d'enfance et les précisions données par l'agence de location, nous ont aidés à établir la liste de ce dont nous pourrions avoir besoin, pour vivre dans une maison roumaine traditionnelle, à 1000m d'altitude, sans électricité ni eau courante, avec un poële à bois pour la cuisine et le chauffage. En fait, nous étions moins préoccupés par les possibles aléas du quotidien, ayant déjà de nombreux voyages en Roumanie à notre actif, que de la possibilité de recharger les batteries de notre caméra. Nous avons donc acquis, avant le départ une grosse batterie supplémentaire, rechargeable sur l'allume cigare en plus de nos deux batteries, elles aussi rechargeables pendant destrajets en voiture... Nous calculons le temps nécessaire pour ces opérations et nous faisons un "programme touristique" en fonction de ça.
Et en route pour Valea Ierii, via Izvorul Crisului, où Raluca nous attend, pour nous accompagner à notre nouvelle villégiature !
Nous laissons la voiture sur le chemin forestier, en haut d'une immense prairie dorée et fleurie. Nous remplaçons nos nus-pieds par des chaussures de randonnée et descendons à pied, par un chemin herbeux , car il n'est pas d'emblée évident que notre voiture puisse être amenée près de la maison.Les montagnes, tout autour, sont, comme partout en Roumanie, "humanisées", transformées en tapis de gazon par les troupeaux, et au dessus des paturages, les arbres mettent une touche verdoyante dans ce tableau bucolique. Près de la maison, les hautes herbes folles sont dorées de soleil, en attente des faux qui tout l'été coupent les foins pour l'hiver.
Nous sommes accueillis par le propriétaire de la maison et sa sœur.Un feu de bois tempère l'intérieur de la maison, un superbe bouquet, mêlant soucis du jardin et fleurs des champs, orne la table de la pièce à vivre. Deux seaux d'eau claire sont posés sur un banc de bois, près de la porte d'entrée, une réserve de bûches est prête sous la prispa. Une lampe à pétrole du siècle dernier doit nous procurer la lumière.
Raluca s'assure que nous avons tout ce qu'il faut et nous prenons possession des lieux, après que le propriétaire nous ait indiqué la source où nous devons puiser l'eau, car celle qui jouxte la maison a été polluée, du fait de la sécheresse de la fin du printemps.Puis il nous montre le bois que nous pourrons couper, près de la "cabane au fond du jardin", et la hache, glissée sous un lit.
Il prend congé et nous propose de venir nous chercher le lendemain, pour nous présenter sa belle-mère, qui habite à quelques centaines de mètres de là.
Nous prenons possession des lieux, et nous installons dans la bonne humeur, même si nous ne sommes pas complètement rassurés sur notre capacité à bien vivre cette vie quotidienne dont nous avons perdu l'habitude depuis si longtemps... Et si nous sommes bien décidés à jouer le jeu, nous utiliserons malgré tout notre camping gaz, au moins pour le café du matin... et le lumogaz remplacera, sans le moindre regret, la jolie lampe ancienne qui dégage une atroce odeur de pétrole qui nous incommode.
Nous commençons notre vie de "montagnards d'opérette", écoutant les bruits du soir, les cloches du monastère de Muntele Rece, le troupeau de moutons et de chèvres frondeuses qui rentre au son de ses clochettes, quelques charettes de grumes. A la nuit tombante, un renard se faufile dans la prairie. Nous suivons du regard sa course furtive, regrettant de n'avoir pas préparé la caméra...
Le fraîcheur gagne les abords de la maison, et c'est avec un plaisir immense que nous faisons notre première flambée dans un poële d'un autre âge, puis que nous plongeons sous les couvertures.