Dans un train, un vieux professeur et une jeune journaliste se parlent.
Ils descendent dans une petite gare de campagne. Un homme les attend, malhabile et timide, un bouquet de lys à la main. Ils s'installent autour d'une table, sous la tonnelle. La conversation s'installe laborieusement, mais s'agit'il d'une conversation ? L'hôte se confesse plutôt... il avoue :
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Cet homme, tiré d'un hôpital psychiatrique par le pouvoir communiste a torturé d'autres hommes. Il raconte, il ne veut pas d'excuse, on ne l'a pas obligé, on ne l'a pas menacé. Il a fait ça, comme ça, parce qu'on lui a dit de le faire. Il raconte seulement, et son discours, sans pudeur, mais monocorde et à peine vivant, n'est accompagné d'aucune image, d'aucun play back.
Et soudain, on réalise qu'à cette table, il y a une place vide, la mienne, la vôtre. Serions nous, nous les spectateurs assis dans notre fauteuil de cinéma, les seuls à l'écouter ?
Car ce qui est très bouleversant dans ce film, c'est qu'on est là, tout le temps, à écouter la parole d'un homme qui veut se faire entendre et que personne n'écoute. Il dit, mot après mot, phrase après phrase, , ce que personne ne veut entendre, ni sa femme, ni son fils qui veut le faire taire -il hurle, pour que son père se taise-, ni les gens du village, ni le vieux professeur qui somnole, ni la journaliste, qui essaie de comprendre l'incompréhensible. Et vous, moi, les spectateurs , privés de parole, nous rencontrons l'insoutenable de cette confession , l'inadmissible, l'impensable. Peu à peu notre esprit, notre intelligence se paralysent. Nous ne sommes plus que des oreilles qui écoutent l'horreur absolue, sans comprendre -et on n'essaie même plus de comprendre-, sans ressentir autre chose qu'un immense vide intérieur, car on est sorti de l'humain.
Et ce tortionnaire est un homme pourtant, il n'est même pas antipathique. Il n'est pas cruel non plus. Il n'entre pas dans nos schémas simplifiés du nazi, des exactions de la Securitate et du dictateur...
Il n'y a rien gagné. A-t-il perdu quelque chose ? Il paraît presque insensible, et nous, dans notre écoute visqueuse, ne sommes nous pas en train de le devenir, insensibles, pour nous défendre de ce qui est inassimilable par notre sensibilité humaine, dans de qui s'est passé et que cet homme raconte.
On est là, le quatrième à cette table, et longtemps après que le vieux professeur et la journaliste sont repartis, longtemps après que nous avons quitté cette table sous la tonnelle et notre fauteuil de cinéma, nous sommes envahis par un profond silence de la pensée, nous avons besoin d'une convalescence. Il n'y a plus la commode dichotomie du Bien et du Mal : On ne peut pas condamner cet homme, mais on ne peut pas l'excuser. On ne peut pas accepter ce qu'il a fait, mais on ne peut pas le refuser non plus.
Pintilie nous a conduit, insidieusement, aux limites de notre humanité.
On n'ose même pas dire que c'est du grand cinéma, car, ce que raconte ce tortionnaire, ça a existé, c'était l'insoutenable réalité d'avant 1989...
Sortie en France le 17 Avril 2002 Réalisateur : Lucian Pintilie Avec Gheorghe Dinica, Radu Beligan, Iona Macaria, Coca Bloos Scénario : Lucian Pintille d'après "Le Chemin de Damas" de Doina Jela