De Turda à Câmpeni, la route serpente le long de l'Aries. Une bifurcation, à droite entre Lungesti et Lunca, conduit à Ocolis, puis vers un lieu magnifique, une petite vallée oubliée, à l'écart des circuits touristiques habituels.
Un chemin étroit, très praticable cependant, nous emmène au gré des méandres du ruisseau Runc à travers un paysage karstique impressionnant. Des aiguilles rocheuses se découpent, à contre jour sur le ciel, des roches noires ou rougeâtres mettent en valeur une végétation très verte qui contraste avec le blond estival des autres vallées moins encaissées de la région de Turda ou de Cluj.
Chaque virage apporte son lot de surprises, roches colorées, bruissement de petites cascades limpides, arbres majestueux ou rabougris, fougères luxuriantes, fleurs rares, papillons et abeilles....De belles euphorbes aux bractées orangées mettent en valeur le blanc nacré des reintes des près. Dans les zones plus caillouteuses prolifèrent les petites centaurées de montagne à feuillage gris.La gaura Linheimeri est rare dans la nature. Avec la grande centaurée rose, du sedum... et un papillon qui vient butiner, cette petite fleur merveilleuse compose un tableau champêtre, comme on en découvre à chaque pas le long de cette route ...
Sur la pointe des pieds, pour ne pas déranger ce "microcosmos", nous nous installons dans une des minuscules prairies du bord de l'eau où il fait bon pique-niquer, paresser, rêvasser...
Pendant que nous dégustons tomates, poivrons et cascaval qui nous offrent toutes les saveurs de la Roumanie, des passants à pied, à cheval ou, rarement, en automobile, nous rappellent que les gorges du Runc ne sont pas seulement un coin de nature, mais un lieu habité, dans des villages qui se trouvent tout au bout de la route, en plein Pays des Moti ( prononcer Motsi ) !
Les Monts Apuseni sont une des rares régions de Roumanie dont l'habitat est diffus. Mais à la sortie des gorges, en plein coeur de la montagne, nous avons la surprise de trouver un habitat bien regroupé en villages et hameaux, perchés sur les premiers contreforts de la montagne, ou s'étirant le long de la rivière qui sétale paresseusement entre la route et des prairies. De nombreux enfants jouent près de l'eau, en cette période de vacances d'été. Dans un village, il y a même un camp de vacances pour enfants et adolescents.
Les maisons, souvent en bois, fermes ou scieries, témoignent de conditions de vie rudes, parfois encore archaïques. Mais les champs de maïs n'ont pas été affectés par la sécheresse du printemps, qui a sévi dans presque tout le pays en causant de dramatiques dégâts dans les cultures vivrières.
Les toits en pagode, à plusieurs niveaux, sont nombreux. Rien à voir cependant avec les clochetons des maisons de clan tsiganes qui prolifèrent dans d'autres régions de Roumanie.Certaines maisons ont un soubassement de pierres qui abrite une cave ou des écuries. Les outils agricoles en bois et les traîneaux à neige sont accrochés au mur de la maison, à l'abri sous l'avancée du toit.
Des passerelles de bois enjambent la rivière et conduisent aux maisons. L'absence quasi-totale de voitures fait de ce lieu un havre de paix.
Mais ce qui fait la spécificité de cette région et qu'on ne trouve nulle part ailleurs, ce sont les maisons des Moti, ces fiers paysans-guerriers d'hier, presque mythiques et pourtant encore bien présents aujourd'hui à travers leur habitat si particulier, avec un immense toit de chaume, miraculeusement préservé dans cette vallée perdue comme dans quelques autres rares régions des Monts Apuseni....
On trouve aussi dans chaque village une petite église en bois. Les toitures sont souvent en métal, plus résistant que les échandolles aux rudesses de l'hiver, dont on reconnaît même en été les stigmates, comme les herbes sèches de l'année précédente, encore couchées par le poids du manteau neigeux tardivement disparu...