Disorient Express
par
Jef Tombeur mercredi 1er août 2007
À Venise, à l'Institut culturel roumain, en compagnie d'Emilia Elena Sur, nous avions rencontré Mariana Gordan, en juillet 2007. Elle exposait diverses œuvres picturales(...)
La savante réorientation désirable de Mariana Gordan & Mircea Roman… Par Jef Tombeur
À Venise, à l'Institut culturel roumain, en compagnie d'Emilia Elena Sur, nous avions rencontré Mariana Gordan, en juillet 2007. Elle exposait diverses œuvres picturales, dont la série de ses portraits de rue (des habitantes et habitants « ordinaires » de Lăpuş, ville du Maramureş, et de Londres). Utilisant l'anglais, pour moi, l'italien, l'anglais et le roumain, pour Mariana et Emilia, nous avons sympathisé… Et promis à Mariana de traduire vers le français son catalogue d'exposition de Venise (la traduction de l'anglais vers l'italien étant due au dottore Lorenzo Bellettini). Tandis que Mariana, elle, nous faisait presque jurer d'aller voir, toutes affaires cessantes, son film, Disorient Express, sur Youtube.
En fait, visionnant Disorient Express, il nous a semblé plus urgent de livrer une version française de la bande sonore (en anglais) que de traduire le catalogue (c'est fait, par ailleurs, depuis). Parce que cela répond à un besoin : nous dialoguons, et de longue date, de part et d'autre de l'ancien « mur de Berlin » (au sens d'un « rideau de fer » à la géométrie variable selon que Tito ou Ceausescu avaient l'oreille des de Gaulle, Pompidou, Giscard d'Estaing et autres dirigeants dits « occidentaux »). Et à l'occasion de jumelages de municipalités, d'échanges, de voyages, nous avons appris à nous connaître et apprécier.
Mais la plupart des personnes venant, depuis l'ancien « bloc de l'Est » visiter les premiers pays de l'ex-Communauté européenne ou s'établissant, pour y travailler ou faire des études, dans l'« espace Schengen » ou au Royaume-Uni, se trouvent confrontées à une pénible réalité. Femme ou jeune fille, jeune femme de l'ex-bloc « rouge » se dit « Fille de l'Est » (sous-entendu fille de rien, voire fille « en cheveux » comme on disait antan, si ce n'est prostituée). Habitantes ou habitants de la Roumanie se dit « Romanichels » si ce n'est mendiants ou voleurs. Exagéré ? Bien sûr. Et même fort outrancier. Ce n'est pas mon usage, et mes ami-e-s ou connaissances d'Ukraine, Russie, Georgie, de Roumanie et de Moldavie ou d'ailleurs, le savent. Mais lorsque je me suis étonné qu'elles ou ils soient si « chatouilleuses » sur la question ou pour le moins « hérissés » par la perception qu'elles ou ils se font de ce qui est supposé être la nôtre (notre opinion de Françaises ou Français à leur égard), j'ai obtenu des réponses parfois véhémentes. « Mais, enfin, tu ne regardes pas la télévision ? Dès qu'il est question de nous, c'est pour montrer des blondes faisant le tapin ou jouant dans des pornos… » ; « on voit bien que tu n'as pas à demander une carte de séjour ou à bénéficier de la couverture minimale de la Sécurité sociale : tu n'imagines pas ce qu'on peut entendre aux guichets » ; « Tu sais, Ionesco, Cioran, Eminescu ou Virgil Gheorghiu, Mircea Eliade… tu lis encore leurs noms dans les journaux de province ? Non, mais ils titrent sur des reconduites aux frontières des " Roumains ". » Et force est parfois de se rendre à l'évidence. Les perceptions et représentations de la presse dite du gutter (du ruisseau, de l'égoût), soit celle de la presse « populaire » britannique, de la Roumanie et des Roumaines et Roumains (ou des Moldaves), semblent, si elles ne le sont vraiment vraiment, influencées et malheureusement influençantes : et Mariana Gordan l'a aussi perçu ainsi. Nous ne serions pas, ou pas vraiment encore, de part et d'autre des anciennes frontières « tout à fait pareils ». Heureusement que nous ne sommes pas toutes et tous pareils, mêmes si nous sommes fort semblables, suggère Mariana Gardon. Mais il serait bon que nous sachions nous rendre compte de nos similitudes et de notre individualité. Sans biais stupide.
Mircea Roman a exprimé, par la sculpture, sa perception de nos altérités, et Mariana Gordon, par ses portraits ou sculptures (Enfants de Rivello, Portraits de rue…), et ce court-métrage qui les montre, sait mettre en valeur nos singularités. Dans un réel respect de nos personnes, que nous soyons de Londres ou du Banat (elle avait fui Arad pour Londres), de Paris, Venise ou Timisoara. Et sa parole (que nous avons librement adaptée de l'italien), nous incite à l'optimisme. Nous avons simplement voulu qu'ici nos petites voix viennent s'accorder à la sienne, et modestement la conforter, pour espérer que, s'il ne sera sans doute pas un « avenir radieux », le futur soit un peu plus « fang-tastique » (voir ci-dessous pourquoi et voyez ce court-métrage). Tentons de remettre sur nos rails ce rapide souvent dérouté sur des voies qui ne sont pas vraiment les nôtres… Opérons une savante et consciente réorientation désirable.
Je suis une Roumaine de Transylvanie, une véritable Transylvaine, et je suis devenue, à compter de janvier 2007, également une Européenne. Pourquoi s'inquiéter de mettre en doute la vision stéréotypée qu'on se fait d'une femme de Transylvanie ? Se pourrait-il que le film Borat puisse conforter votre vision d'une originaire de l'Europe de l'Est ? Ou le trouvez-vous amusant parce qu'il reflète l'humour britannique ? L'un des services de la BBC, celui consacré à l'européenne occidentale (Ndt. l'European Service), a conclu que la Roumanie se situait à des « années lumière » de l'Europe de l'Union européenne. Ce qui est vrai par certains aspects, si l'on pense aux infrastructures qui évoquent des vestiges du XIXe siècle. Il est pourtant tout à fait avéré et reconnu que la Roumanie est de longue date un riche creuset culturel européen. Nous devrions donc toutes et tous, tels des amoureux, nous tenir par la main ! Mais qu'est-ce qui nous empêche de le faire ? Serait-ce une question d'argent - de pouvoir économique ? Et si la question économique en était bien la cause, comment en sommes-nous arrivés là ?
Le Royaume-Uni m'a littéralement sauvé la vie en m'accordant l'asile en 1979. Je fus accueillie et fêtée tel un héros pour avoir eu le cran de fuir la Roumanie de Ceausescu. L'un des titres de la presse, c'était : "Transylvanian Escape, Mariana says Fang-tastic" (Fugueuse de Transylvanie, Mariana s'exclame : « Fang-tastique » (Ndt. Fang, croc, dent [de vampire]). Et puis, mon histoire a commencé à intéresser les journaux, les questions se sont enchaînées, dont la plus fréquente était : « Avez-vous vraiment subi un lavage de cerveau ? ». Je fus navrée de me rendre compte que les gens n'avaient pas la moindre idée du fait que les Roumains étaient des prisonniers dans leur propre pays et qu'ils étaient très conscients des dangers du communisme… Et que cette profonde conscience faisait que nous étions l'inverse de gens auxquels on aurait lavé le cerveau. Et je suis persuadée que, selon eux, l'expression « personne ayant subi un lavage de cerveau » veut dire « personne endoctrinée ». Il était délibérément fait appel aux métaphores de la Science fiction pour marquer à quel point nous étions vulnérables et soumis aux serres de la dictature (Ndt. les références fréquentes de l'époque étaient Le Meilleur des mondes, d'Huxley, et 1984, d'Orwell, qui s'apparentent au genre SF) À vrai dire, ces malheureuses victimes d'une expérimentation idéologique ayant échoué ont été totalement comprises de travers à l'aune des valeurs occidentales et de l'idée de la liberté qu'elles véhiculent - avec, certes, les meilleures intentions.
La propagande occidentale a su se faire entendre des milieux clandestins jusqu'au « jour de gloire » du changement de régime. Toutefois, les Roumains qui luttèrent pour la liberté ne se sont guère rendu compte que, au fil du temps, l'Occident avait changé d'avis sur leur compte. Autrement dit, nous avions conquis notre nouvelle liberté, mais il convenait qu'à présent nous nous abstenions de passer à l'étranger puisque nous y sommes considérés être des indésirables, miséreux, sans éducation, des criminels endurcis. J'aime bien me considérer différente, alors même que je suis comme tout un chacun.
Un jour, à Londres, un vendeur ambulant m'a expliqué qu'il était écrivain et je me souviens de n'avoir pu le prendre au sérieux parce qu'il était pauvre. C'était peut-être un nouveau George Orwell (Ndt. allusion à Down and out in Paris and London, traduit par Dans la dèche… et au fait que The Big Issue, l'un des premiers journaux de sans logis en Europe, vendu à la criée, ou les vendeurs de hot-dogs poussant leurs chariots, font songer à ce livre consacré aux déchus sans domicile des années 1930), et pourtant, sur le moment, je le considérais tel qu'il se présentait et non pour ce qu'il se disait être ou aurait pu être réellement. Étais-je devenue cynique sans m'en rendre compte ? Le vide idéologique associé à la misère économique dans un monde qui abonde en valences polysémiques à fait sauter la digue de l'ignorance et de la confusion.
L'artiste visionnaire Mircea Roman a exprimé cela avec Dezorient Expres (Ndt. titre roumain d'une sculpture de Mircea Roman, qui évoque tout autant le train de luxe que la volonté délibérée de désorienter). C'est un regard plus intime, une manière surprenante de rendre perceptible le court-circuit qui s'est créé de part et d'autre, dans les deux camps, à l'Ouest et à L'Est. Les initiatives artistiques polysémiques ont été captées par les politiques afin d'augmenter les clivages et de diviser pour régner lorsqu'ils veulent faire accroire que nous avons le droit de donner notre avis sur tout ce qu'ils font en notre nom.
La Guerre froide serait vraiment finie ? L'assassinat d'un espion à Londres (Ndt. Alexandre « Sacha » Litvinenko, ancien lieutenant-colonel du FSB - successeur du KGB - et s'opposant à Vladmir Poutine, aurait été éliminé à Londres sur ordre du Kremlin fin novembre 2006) vient nous rappeler qu'il n'en est rien. Et si, moment de trêve, nous n'en étions qu'à la mi-temps ? Et s'il en est ainsi, au coup de sifflet, quel est donc le score ? L'Ouest a marqué en faisant adopter les valeurs occidentales aux Européens de l'Est, s'attachant ainsi des millions de fidèles imitant l'Ouest aveuglément pour devenir aussi riches que les Smith ou les Jones, ingurgitant des valeurs sans les digérer. L'Ouest a marqué contre son propre camp, empruntant et mettant en pratique les pires conceptions communistes. Parfois en catimini, parfois les en édulcorant par des euphémismes ou des néologismes : coopération centralisée dans l'Union européenne, secteur public subventionné, partenariat public-privé. Un à un, match nul en fin de première mi-temps. Cependant, en employant les Arts en tant que muse à boule de cristal, je vais pouvoir anticiper, prévoir la tournure des événements, et dire quel camp va marquer le prochain but.
La compréhension débute, mais ne s'achève pas, au moment de la perception. Le mur contre lequel les Roumains sont crucifiés est en nous, c'est notre mur intérieur, et c'est sur notre for intérieur que les politiciens et les artistes s'estiment libres de coller leurs manifestes : faites gaffe, cela pourrait aussi vous arriver.
En dépit de toutes les difficultés, j'ai entrepris ce passage de l'Est à l'Ouest, et j'ai eu vraiment de la chance d'avoir pu fuir et survivre à ce périple et de me trouver ici pour raconter tout cela.
J'espère recevoir vos commentaires m'assurant que l'avenir sera « Fang-tastique » !
(Adapté de l'anglais par Emilia Elena Sur & Jef Tombeur)