Nous sommes en 1990, à Bucarest, juste après la chute de Ceausescu. Après les atrocités de décembre 1989, nous nous réveillons comme d'un sommeil étrange. Mais le cauchemar est fini, et le printemps nous ramène l'espoir et la joie d'une vie nouvelle.
La Roumanie s'ouvre vers le monde de nouveau toutes les chaînes de télé en parlent nous commençons à nouveau d'exister.
Dans le hall de l'Université de Bucarest, une annonce attire mes regards : La Mission de la Croix Rouge Française en Roumanie cherche des interprètes pour l'accompagner dans le pays. Plusieurs étudiants en Français y allons pour une interview. L'équipe française est jeune et sympatique. Ils s'étonnent que nous parlons si bien le français sans jamais avoir été en France. Quelques-uns d'entre nous sommes choisis. Nous demarrerons la semaine prochaine. Ainsi sommes-nous partis pour cette aventure, pendant laquelle nous allions découvrir une Roumanie sombre, dont nous ne savions pas trop, et nous allions apprendre ce que c'est l'humanisme.
Pendant plusieurs mois, nous avons visité des orphelinats et des maisons d'enfants handicapés dans les départements de Olt et Slatina. Je n'aurais jamais cru que ces horreurs existaient et qu'ils nous étaient cachées pendant des années. En 1968, Ceausescu avait interdit les avortements pour des raisons démographiques, afin d'accroître la population. En revanche, pas de moyens contraceptifs et pas d'éducation dans ce sens. Dans les écoles on ne parle pas de sexualité, comme on ne parle de religion. Ce sont des sujets tabu. C'est ainsi que des enfants non desirés sont venus au monde, surtout dans les millieux pauvres, qui ne pouvaient pas s'en occuper et les abandonnaient. C'est ainsi que sont mortes des centaines de femmes, essayant d'interrompre la grosesse, et que des médecins qui faisaient des avortements sans permission sont allés en prison. Et l'État communiste s'est retrouvé avec des centaines d'enfants dont il ne savait pas que faire, qu'il n'avait pas les moyens de soigner (cela aurait été possible si Ceausescu avait renoncé à quelques-uns de ses palais…).
J'ai découvert cette année-là que l'amour fait des miracles. Dans un petit village près de Slatina, l'orphelinat est installé dans un parc, dans une ancienne maison de boyards, confisquée par les communistes. On y voit enore quelques traces d'une richesse passée, les lambris sur les murs, un candélabre, un miroir énorme qui face l'escalier en bois. Nous sommes arrivés rapidement à connaître les enfants, à les appeler par leur nom. Nous inventons des jeux et nous leur parlons. Quelques-uns, dont le handicap est moindre, s'attachent à nous. Le matin, quand ils voient la voiture de la Croix Rouge arriver, ils s'empressent pour nous dire bonjour en criant : « les Français, les Français ! » Ils aiment l'espace de jeux qu'on a installé pour eux dans la cour.
Les habitants du village ont été d'abord réticents. Le régime leur avait enseigné qu'il faut se méfier des étrangers. Pourtant ils étaient curieux et venaient voir ce qui se passe. Peu à peu ils ont compris que les Occidentaux étaient là pour aider. Plusieurs familles nous ont invité à la maison, à table. D'autres ont commencé à s'intéresser aux enfants et leur apportaient de la nouriture. Deux des Françaises qui travaillent pour la Croix Rouge ont continué de visiter le village même après la fin de la mission et sont restées amies avec les familles roumaines.
Le travail n'a pas été facile. La mission de la Croix Rouge Française n'a pas été seulement de distribuer des médicaments, des vêtements, de la nourriture. C'était de communiquer avec des enfants qui parfois ne savaient pas parler - parce que personne ne leur avait appris ! - c'était d'enseigner au personnel qui gardait ces enfants de les aimer, de les traiter comme des êtres humains, en dehors de leur handicap. C'était de montrer aux gens de la Croix Rouge roumaine ce que c'est qu'une mission humanitaire. C'était de discuter pendant des heures avec les autorités roumaines, souvant têtues, quant aux transfert des enfants dans des meilleures locaux ou dans une école…
Grace à la Croix Rouge française, quelques-uns de ces enfants qui étaient malades ont été hospitalisés, d'autres ont pu rejoindre une école profesionnelle et apprendre un métier. D'autres petits orphelins ont été adoptés par des familles roumaines ou françaises.
Nous les remercions tous pour cette magnifique leçon de courage et d'amour.