Témoignage de Jean-Pierre Roussel (Juin 2000).
PREMIER CONTACT AVEC BUCAREST
C'était l'été 1965 de l'ère des Beattles. J'avais 23 ans…
Le Président De Gaulle a signé quelques mois plus tôt un nouvel accord culturel franco-roumain avec Gheorghe Gheorghiu Dej. Une délégation de jeunes responsables du monde associatif s' envole pour la Roumanie. J'en suis, au titre du Bureau d' Information pour la Jeunesse récemment mis en place par le Ministère de la Jeunesse et des Sports en collaboration avec les Fédérations de Mouvements de Jeunesse français..
Vol TAROM d'Orly, Illyouchine bi-turbo. Le commandant de bord et son copilote font la sieste, la Pravda sur la tête en guise de sombrero…Aéroport de Baneasa, chaleur torride.
Aux abords de l' impressionnante avenue qui conduit notre car vers la ville, des dizaines de femmes, en robes et fichus muticolores, entretiennent des kilomètres de plates-bandes fleuries.
Nous approchons du centre. Une foule importante est massée sur les trottoirs. Le car s'arrête. Un cortège s'avance à contre-sens : Gheorghiu Dej gagne avec lenteur sa dernière demeure, sur un affût de canon, comme il se doit pour un chef d'état. Ceaucescu, sans doute, est en tête du cortège funèbre ; il attend son heure, qui ne tardera pas, mais cela, nous ne le savons pas….
Hôtel Ambassador : Odeur d'insecticide (DDT) que nous retrouverons partout, si prégnante qu'aujourd'hui encore je suis surpris de ne plus la retrouver en arrivant à Bucarest. Décor de boiseries et de tentures sombres, d'un luxe lourd, comme à Berlin-Est. Bœuf en sauce au petit déjeuner : ça surprend, certains s'y font.
Boutiques aux noms bizarres : Placentâria - on y vend des pâtés en croûte, semble-t-il - Consignatia - sorte de bric à brac, en fait on y prête sur gages. Librairie de l'Université - une interminable série de vitrines pour d'interminables rangées de lourdes reliures des œuvres complètes de Marx, Lénine et autres maîtres à penser….
Beaucoup de bus, peu d'autos -l'ère de la Dacia n'a pas encore commencé- à l'exception de "jeeps russes" qui roulent à tombeau ouvert, sans le moindre respect des passages piétons. Interrogé à ce sujet, le maire de Bucarest me répondra en riant que les jeunes conducteurs militaires ont le sang chaud, en Roumanie….
Le long du boulevard Magheru, des bornes-fontaines régulièrement espacées projettent un petit jet vertical. Les passants s'y rafraîchissent volontiers, et c'est très agréable. A Paris, nous n'avons pas ça !
Près du car, des jeunes types nous demandent bas nylon et crayons à bille. Ils sont même prêts à nous acheter jeans et chemises. Nous apprendrons plus tard que c'étaient des tziganes.
Musée d'Art Roumain. Salles à thèmes : Salle des fêtes populaires, salle des tracteurs, salle des moissoneuses-batteuses, salle des fonderies…réalisme révolutionnaire, qui ne révolutionnera sûrement pas les beaux arts….
Le Musée du Village, en revanche, c'est quelque chose ! J'en ai déjà vu en Scandinavie, mais ici, je me sens devenir ethnologue…
J' apprendrai beaucoup plus tard que cette remarquable réalisation date de 1936.
Mairie de Bucarest. Les élus qui reçoivent la jeune délégation ont réponse à tout. Ils sont sympas, plutôt détendus et ne manquent pas d'humour. Ils nous donnent une impression de dynamisme et de foi dans ce qu'ils vont entreprendre, sans trop s'étendre sur ce qu'ils ont déjà entrepris…des politiques, quoi !
Le Palais des Pionniers. La pépinière est luxueuse, l'ambiance quelque peu paramilitaire. En short, foulard rouge autour du cou, les petits gars sont bien les cousins de nos scouts et de nos éclaireurs. Enfin, presque…
Drôles de petites églises un peu partout, mais c'est fermé, on ne visite pas.
Et puis, et surtout, les "gradine" de la ville ancienne, jardins-guinguettes ombragés de vignes, refuges contre la canicule, qui se vident de leurs occupants quand nous nous y attablons :
C'est sans doute notre "commissaire politique guide" -vite surnommé "Chatterton" pour le motif qu'on imagine- qui négocie cette évacuation avec le patron : La population ne doit avoir aucun contact avec des étrangers. Nous apprendrons vite à le semer, notre Chatterton : Que faire quand un groupe, au mépris des lois non-dites, éclate en quatre ou cinq groupuscules qui s'égayent dans toutes les directions ? Le pauvre sera relevé au cours de notre séjour par une mata-hari sans doute débutante…qui subira le même sort. Désolé, camarade !
C'est tout pour Bucarest 1965. La suite de ce premier séjour de découverte en Roumanie sera bien plus passionnante.Ce sera aussi peut-être un autre chapitre, plus tard
[JPR. juin 2000]
© images E.Roussel