Mémoire du présent
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Loin d'avoir épuisé les découvertes de la vie quotidienne en Maramures, nous décidons d'aller voir de plus près les villages qui jalonnent les routes, de la Vallée de la Mara à celle du Viseu, en passant par la Vallée de l'Iza, avec aussi quelques incursions sur les chemins de traverse, dont l'état limitera nos découvertes. Non qu'ils aient été impraticables, mais nous sommes prudents, trop peut-être, restant malgré tout soucieux de ne pas imposer des épreuves insurmontables à notre voiture. Les voies principales sont rassurantes, malgré quelques accidents passagers dans le revêtement d'asphalte, qui, par endroit, dessine une dentelle avec les bas-côtés... En réalité, nous commençons à nous habituer à cette façon de conduire, d'autant que la présence de piétons
nombreux à certaines heures du jour et d'animaux non moins nombreux, n'importe où sur la chaussée, nous incite à une vitesse plus que modérée. Nous sommes en vacances, et l'allure de "tortue" permet aussi de voir ce qui intéresse, sans nécessairement s'arrêter pour faire un tour détaillé de toutes les églises, de tous les portails, de toutes les fermes....
L'église de Sat Sugatag attire la première notre regard. Située sur la grand route de la Vallée de la Mara, elle offre au passant une immédiate vue d'ensemble : Son magnifique portail sculpté, sa clôture tressée le long de la route enserrent un cimetière-verger, dans lequel se dresse l'église en bois, au double toit surmonté d'une flèche élancée. Cet espace dégage une étonnante sérénité. Mais chaque église ancienne, que ce soit celle de Botiza, de Sieu, de Ieud din deal, de Poienile Izei, de Bogdan Voda, de Rozavlea et encore bien d'autres, grande ou petite, peinte de fresques ou possédant de vénérables icônes, chacune parle de la foi des habitants de la région.
Car en Roumanie, contrairement à ce qui s'est passé dans les autres Pays de l'Est, la pratique religieuse n'a jamais été formellement interdite, même si fortement encadrée par le Pouvoir. Et cet encadrement a fait éclore une pratique parfois un peu primaire et stéréotypée, la religion se mélangeant confusémment avec des superstitions populaires ou des directives sans fondement religieux, qui lui donnent un cachet unique. Bien sûr, ce n'est que plus tard que nous recueillerons des informations plus précises à ce sujet, quand notre pratique de la langue roumaine nous permettra de comprendre sans ambiguité l'image de Dumnezeu qu'ont de nombreux habitants de la région. Et cela dépendra souvent de la formation théologique des prêtres, dont le prêche est pris comme modèle, quelles que soient les critiques plus ou moins acerbes que les gens formulent par ailleurs sur leur valeur humaine. Dieu est à la fois aimé et craint, il se retrouve dans les salutations de tous les jours. On ne dit pas "Buna ziua" mais "Laudam Hesus !" (Louons Jésus),
et suivent toute une kyrielle de formules se terminant inévitablement par "Amin" (Amen). Ceci dit, lorsque, dans notre ignorance de cette tradition, nous disions simplement bonjour, on nous répondait de même
La Foi est une sorte de ciment social, même si les formules de politesse à consonance religieuses semblent souvent un véritable automatisme. Combien de fois avons nous entendu Ileana, Maria ou leurs voisines ponctuer leurs conversations de "Que Dieu nous aide !" ou d'un "Dieu jugera !", dit d'un air désabusé, lorsqu'elles se plaignaient de quelqu'un ou de quelquechose. Comme si elles n'attendaient pas de justice humaine, comme si Dieu seul pouvait, même seulement après leur mort, leur rendre justice de tout ce qu'elles avaient subi sur terre, avec une incroyable résignation masquant une sourde révolte.
Et même aujourd'hui, on trouve encore, dans ces campagnes, les mêmes formules intégrées au discours du quotidien. Dix ans après, je n'ai pas observé de changement notable. Peut-être parce que les conditions de vie sont, pour la plupart des gens, restées extrèmement dures, parfois pires, et qu'aujourd'hui comme hier, on préfère croire que c'est de Dieu que viendra l'amélioration des conditions d'existence, celle-ci leur semblant refusée par les hommes.
Gardons nous cependant de généraliser. Des choses évoluent, une conscience politique, un sens critique réaliste commencent à émerger, les gens s'organisent peu à peu, pour sortir du marasme économique et social qui tarde à se résoudre. Mais il est vrai aussi que, souvent, les jeunes partent, en ville, à l'étranger, pour se construire une vie qu'ils espèrent meilleure.
Nous découvrons, par hasard, le calvaire de Berbesti, extraordinaire sculpture en bois du XVIIIe siècle. Abrité par un toit d'échandoles ciselées, il se dresse tout au bord de la route, à l'entrée du village, en venant de Sighet. Des fleurs fraichement coupées, dans un vase, témoignent de la piété des villageais. Dans tout le pays se dressent des troita, croix souvent en bois, parfois en métal, sculptées ou peintes. Elles jalonnent les chemins qui mènent des villages aux champs, d'un village à l'autre. Aucune cependant, à notre connaissance, n'est aussi impressionnante que celle de Berbesti, qui allie la scène biblique de la crucifixion à des symboles agraires païens.Et l'expression du Christ témoigne de l'incomparable talent de celui qui l'a sculpté. Il semblerait qu'on ait proposé, récemment, quelques centaines de milliers de dollars pour l'acheter, mais que les paysans ont refusé, de peur que le départ de leur troita ne leur apporte la "poisse".
J'ai retrouvé ce calvaire de nombreuses années après. La réfection de l'abri fait perdre à la scène son unité. Probablement la patine du temps permettra-t-elle de retrouver l'inoubliable première impression. De même, toutes ces années, j'ai pu constater que certaines restaurations de ce patrimoine exceptionnel laissaient parfois à désirer, en particulier en ce qui concerne certains édifices religieux, trop souvent laissées à des initiatives locales. Il est probable que la destination cultuelle des églises a dû souvent primer sur leur inestimable valeur artistique. Il est vrai aussi que toutes n'ont pas été inscrites au Patrimoine Mondial. Et que la Roumanie a sans doute de plus importantes et urgentes priorités que la restauration de son patrimoine. Même si déjà, beaucoup a été fait.
Pendant la traversée des villages, nous nous intéressons à l'architecture rurale, maisons et portails monumentaux, au risque de ne pas voir qu'il existe aussi des maisons de pierre, dont certaines ne manquent pas d'intérêt. Parfois nous donnons un coup d'oeil au passage, parfois nous faisons une halte. Nous nous arrêtons au feeling, car totalement incompétents pour le choix de telle ou telle construction, selon des critères de valeur artistique ou symbolique reconnue. En fait, cela nous est un peu égal, nous reportons à une autre année un examen plus approfondi. Nous savourons simplement cette incursion dans une région où, être artiste, c'est une seconde nature. Ce qui est tout à fait raisonnable, en l'absence d'une documentation digne de ce nom, à cette époque là en tous cas. Nous préférons nous imprégner du génie de ces lieux.
Nous notons cependant que les décors des portails par exemple, présentent des caractéristiques différentes selon les vallées, mais aussi parfois dans un même village. On passe, sans transition, de portails dont les figures, en traits spiralés, sont proches de l'abstraction, à ceux qui figurent des objets concrets, feuillages, oiseaux ou autres. Comme si certaines familles étaient moins attachées à la symbolisation du langage secret de la maison, comme si les représentations plus figuratives leur parlaient mieux de la fonction protectrice de ces porches monumentaux.
Car leur rôle principal, à l'entrée de la propriété, était de protéger et d'apporter à la famille ce dont elle avait besoin. Nous ignorons, à ce moment là, que les origines roumaines, saxonnes ou hongroises de certains habitants, déterminent aussi le choix de certains décors. Nous en prendrons conscience en visitant d'autres zones à forte minorité hongroise qui privilégient les décors floraux, et nous trouverons des similitudes de style avec certains portails du Maramures, comme dans la Vallée de l'Ilva, ou à Pipirig, dans la région de Târgu Neamt. Cependant, dans la réalité, les choses sont plus compliquées, car bien souvent, aujourd'hui, le portail monumental, qui est un signe de richesse, a plus une fonction décorative que symbolique. Et les nouveaux portails de certaines églises sont un mélange absolument ahurissant de styles différents. Ce sont souvent les plus hauts, les plus surchargés de motifs religieux ou d'éléments décoratifs à forte teinte religieuse, comme les grappes de raisins ou les épis de blé. Ils contrastent fortement, dans leur opulence, avec les conditions de vie souvent très modestes des habitants.
Jean-Pierre, qui a visité le Musée du Village de Bucarest en 1965, s'intéresse plus particulièrement à ces merveilles d'ingéniosité et de joliesse que sont les barrières de branchages tressés. Leurs arabesques brunes s'arrêtent au pied d'un porche monumental, ou entourent complètement une cour, un jardin, un champ. Elles protègent les cultures de la voracité des volailles ou du bétail qui errent en liberté, broutant les herbes ou picorant les graines au bord des rues. Les petites prairies attenantes aux fermes sont en principe destinées à la récolte de foin pour l'hiver...
Ces clôtures disparaissent peu à peu, car elles doivent être renouvelées régulièrement, la rudesse des hivers, les pluies et la chaleur de l'été les dégradant en quelques années. Elles sont souvent remplacées par des barrières de planches de bois, des barrières métalliques ou de simples grillages. D'ailleurs, aujourd'hui elles servent surtout à protéger les animaux des voitures toujours plus nombreuses, toujours plus rapides.
J'ai lu, quelques années plus tard, un intéressant ouvrage des années 20, sur la structure de villages roumains ( à propos de Nerej, en Vrancea, mais se retrouvant de fait dans toute la Roumanie). Il existait constamment un espace de pâture commun à tous les habitants, à l'extérieur des propriétés, dans l'espace où se trouvait aussi la rue. A part dans les villages à l'écart des voies de communications, ces espaces ont été souvent remplacés par des rues plus larges avec des parking et parfois des trottoirs -modernité oblige !-, des jardins publics, des étendues d'herbe où les enfants peuvent parfois encore jouer, ou de grands espaces vides où s'implantera un petit marche ou simplement un marchand de mici ambulant, même si cela aussi on le rencontre de moins en moins. Certains resteront terrains vagues....
Mais cette année là, les charettes peuvent encore s'arrêter au milieu de la chaussée sans provoquer un concert de klaxons, et leurs occupants échanger les nouvelles avec des passants, ou lier conversation avec le conducteur d'une autre charette qu'ils croisent... Ailleurs la route est envahie par un troupeau de chèvres et de moutons, et le mieux que nous ayons à faire, c'est de ranger la voiture, en attendant que tous soient passés, car leurs rangs serrés ne sont pas encore habitués à s'écarter pour que passent les véhicules motorisés.
Ce temps-là n'est pas encore totalement révolu, mais il se heurte, aujourd'hui, à l'impatience des gens pressés, de ceux pour qui ces temps de vie ne sont plus essentiels. La patience et la lenteur ne sont, hélas !, plus des vertus cotées dans la vie moderne.
Pour nous, le Maramures sera une expérience salutaire, remettant en question nos habitudes de vie, l'échelle de nos valeurs sociales. Nous prendrons soudain conscience du fossé qui s'est creusé entre la vie de notre enfance et celle de notre présent.
En Roumanie, et dans le Maramures plus particulièrement, nous avons réappris à marcher d'un pas tranquille, à prendre le temps, à réduire nos ambitions d'action à la durée réellement disponible. Nous avons cessé de vivre comme si nous pouvions bénéficier d'un temps élastique qui permettrait de toujours loger plus de travail, plus de connaissances, plus de loisirs.
Le temps passe, il ne s'adapte pas à nous. C'est à nous de le prendre en compte tel qu'il est. Cela nous l'avons appris de gens qui, pourtant, travaillent énormément, binant leurs pommes de terre, fauchant leur foin, cultivant leur jardin, entretenant et réparant leur maison, assurant la nourriture et l'éducation de la famille, du matin au soir, sans beaucoup de répit. Car l'arrivée de l'hiver aussi doit être prise en compte. Quand il gèle, beaucoup de travaux doivent avoir été auparavant menés à leur terme Et d'autres travaux, qui ont pour cadre l'intérieur de la maison, les remplacent.
La vie s'écoule au gré des rythmes de la nature, des animaux, des hommes. Ils savent prendre en compte leur propre réalité, leurs propres forces, le fait qu'on va plus loin en s'économisant, qu'en brûlant trop vite toute son énergie. La rareté des tracteurs, des machines agricoles, dont les phares n'imposent plus l'arrêt du travail quand tombe la nuit, la nécessité de ménager aussi le cheval qui tire la charette pour qu'il puisse continuer, redonne sa vraie valeur au temps et aux rythmes de la vie humaine.
C'était ainsi dans la campagne de notre enfance, nous l'avions oublié, comme nous avions oublié les soirées sans télévision, mais avec les longs moments à parler de la journée ou de la vie du village, les veillées chez les voisins ou au café à l'occasion d'un concours de belote ou d'une fête, les jeux de cartes ou de société en famille les soirs d'hiver, les balades de juillet pour admirer la trajectoire parfaite des étoiles filantes.
A la nuit, les bancs devant les grands portails sont occupés bien plus que dans la journée. Le dimanche aussi. Les bavardages vont bon train entre voisines qui continuent à filer leur laine. Au café, les hommes se retrouvent et échangent des propos plus ou moins sérieux autour de canettes de bière ou de bouteilles de horinca. Parfois, on tire un banc supplémentaire devant un autre portail, pour de longs conciliabules sur l'avenir de la famille, de la région ou du pays.
Puis vient l'heure de dormir et le calme de la nuit n'est troublé que par l'aboiement des chiens qui se répondent, des coqs qui, là-bas, chantent jour et nuit, d'une vache qui appelle le veau qu'on vient de lui enlever...
Nous voilà replongés là quarante ans en arrière, avec, dans le coeur, la saveur délicieuse d'une enfance rurale que nous avons retrouvée dans ce coin exquis de Roumanie. Mais aussi immergés dans un présent voué à la disparition, à plus ou moins court terme.....
© Photos : E. Roussel - L. Beaudet