Asta e ! -C'est comme ça !-
Sur le soir, nous demandons à Maria, où nous pouvons monter notre tente.
"Vous n'allez pas dormir avec les poules ? s'exclame-t-elle en riant.
Devant notre air étonné, elle nous entraîne dehors.
"Regardez ! Les poules restent dans la cour. Ce n'est pas très propre... Et voyez le jardin, il n'y a pas de place. Alors, vous dormirez dans la maison."
Effectivement le jardin est une jungle de plants de haricots qui s'enroulent sur des piquets, de pommes de terre, de maïs et ... de mauvaises herbes.
Et Maria, soudain se met à parler, pour nous, pour elle-même.
Sa mère est souvent malade, le coeur, alors elle ne peut pas arracher l'herbe. Quant à elle, elle n'a pas le temps. Elle va se marier et elle doit, avec son fiancé, retaper l'ancienne maison des grands parents, dans la cour de ses futurs beaux-parents. C'est beaucoup de travail et beaucoup de fatigue. Beaucoup d'argent aussi. Elle nous explique que l'herbe, elle la ramasse au fur et à mesure, pour la mélanger à la pâtée des poules et du cochon.
Joignant le geste à la parole, elle cueille des herbes qui ressemblent à de l'oseille. M'assurant qu'elles ne sont pas toxiques, je les goûte : elles sont parfaitement insipides.Maria éclate de rire :
"C'est seulement pour le cochon !"
Puis elle nous parle à nouveau de sa vie présente, de sa vie future. Par petites touches, comme ça lui vient. Elle ne se plaint pas, elle dit juste comme elle a envie de dire. Un constat tout simple. Ainsi va la vie...
Elle voudrait bien trouver un travail, mais c'est difficile. Elle n'a pas de qualification, car elle a dû arrêter sa scolarité quand ses frères sont partis. Ils sont mariés, ont eu des enfants. Ils utilisent tout ce qu'ils gagnent pour leur nouvelle famille, et pour eux non plus ce n'est pas facile. Elle, elle a du rester, à cause de sa mère malade. C'est son devoir de la soigner. Car sa mère touche seulement une petite allocation. Même pas de quoi se nourrir. Mais il y a le jardin, les oeufs des poules et le cochon. Et maintenant son fiancé les aide. Il est menuisier et travaille chez un artisan qui fait des portails. De temps en temps, les voisins lui donnent aussi un peu de travail. Parfois, il reste à la maison, quand il n'y a pas de
commande. Alors il s'occupe davantage des foins, du champ de pommes de terre de ses parents. Il va couper du bois. Eux, ils ont un cheval et une charrette, alors, c'est moins fatigant. Il apporte aussi du bois pour Ileana. Et c'est lui qui paie le moulin, quand on va moudre le maïs. Les parents sont trop vieux. C'est à lui de travailler maintenant. Asta e !
Maria parle simplement, en souriant, tout cela est naturel pour elle. En même temps, elle continue les tâches du quotidien. Aujourd'hui, elle doit tasser le fromage frais pour en extraire les bulles d'air. Puis le saler. Ainsi il pourra sécher et se conserver jusqu'à l'hiver.
Elle aurait voulu devenir institutrice, parce qu'elle travaillait bien à l'école. Elle aimait beaucoup apprendre.Ou aller à Baia Mare, pour essayer d'être vendeuse, ou ouvrière, n'importe quoi qui rapporte un salaire. Mais sa mère ne veut pas qu'elle s'en aille. Il faut qu'elle se marie, car à vingt cinq ans, on est vieille, on ne trouve plus de mari. Asta e !
Quand elle sera mariée, c'est elle qui s'occupera des tâches ménagères chez elle et chez ses beaux-parents. Cela l'inquiète un peu, car sa belle-mère n'est pas très commode. Mais c'est la mère de son futur mari. Alors, c'est son devoir. Mais elle continuera à s'occuper de sa mère, parce qu'Ileana n'a personne d'autre pour le faire... Asta e !.
La petite formule qui ponctue beaucoup de ses phrases, je ne la comprendrai que bien plus tard. Pendant que Maria parle, je ne vois que résignation au sort que lui a assignée sa naissance dans ce coin du bout de la Roumanie. Mais en sourdine, est-ce sa révolte retenue ou celle que je ressens en la voyant se glisser sans la moindre protestation dans le moule que la famille lui présente, le moule des générations qui se succèdent au dur labeur de la campagne, sans autre choix de vie que de faire à son tour des enfants pour prendre la relève. Est-ce en moi ou en elle, que quelquechose s'insurge contre le sort des filles de cette région, sacrifiées pour que la famille traditionnelle paysanne puisse continuer à fonctionner indéfiniment de la même façon ? Que faire d'autre ? Le poids de la pauvreté est à peine atténué par la débrouillardise et la solidarité évidente qui lie la plupart des gens.. La précarité économique implique l'institutionnalisation du maintien de la place et du rôle de chacun. Et l'avenir semble bien bouché.
Asta e ! Ainsi va la vie ?
Je suis retournée plusieurs fois dans le Maramures. Dix ans après, certains changements apparaissent. Des hommes et des femmes de la génération de Maria émigrent, ou partent un ou plusieurs mois comme journaliers, par exemple en Hollande pour le ramassage des fraises, en Italie pour assurer le quotidien dans des familles aisées. Alors on construit des maisons en dur, trop souvent encore inachevées, intercalées entre des maisons de bois de plus en plus dégradées. Le paysage devient hétéroclite, même s'il garde encore son charme. Les hébergements chez l'habitant se sont multipliés, plus ou mois confortables, mais avec un accueil constamment chaleureux, et abondamment arrosé... de horinca. Les enfants vont à l'école primaire de leur village, au Lycée de Sighet. Ils apprennent des chants et danses populaires de leur région, et se produisent lors des fêtes de village. Mais ensuite ?
Maria est restée au village, toujours aussi gentille et cordiale, toujours aussi avenante et rayonnante. Elle habite encore dans la maison, à côté de ses beaux-parents. Elle voudrait bien une maison indépendante, un peu plus grande. Mais c'est trop cher. Aujourd'hui son mari travaille à Cluj toute la semaine. Il loge chez le frère de Maria. Il gagne assez bien sa vie. Alors, à la maison, ça va quand même mieux. Il a installé une pompe qui amène l'eau du puits sur un évier de fortune. Et ils ont un peu réduit la pièce à vivre pour installer une salle de bains. Mais les toilettes sont toujours au fond du jardin. Elle me fait visiter les nouveaux aménagements, avec une joie enfantine. Plus que cela même, avec le sentiment d'une conquête sur son destin. Sans l'avenir souhaité, mais bien ancré dans son présent.
C'est le développement du tourisme qui lui permet de gagner un peu d'argent, même si c'est irrégulier. Elle tisse des couvertures, brode des oreillers. Avec une partie des bénéfices, elle achète de la laine. Elle continue à la laver à la rivière et la fait carder et filer dans le même atelier. Là où elle nous avait emmenés la première fois qu'on s'est rencontrés. Elle y va à pied, quand son fils est à l'école. Le reste de l'argent, elle le met de côté , pour aider sa mère et prévoir la scolarité de son enfant.
Elle n'en parle ni à son mari, ni à ses beaux-parents, sinon l'argent serait utilisé pour autre chose. Car, et cela elle me le dit en confidence, son mari boit trop, et comme il n'a pas de cazan personnel, il va au café avec les autres hommes et il revient souvent ivre. Heureusement, il n'est là que le dimanche, mais son frère de Cluj lui a raconté que, là-bas aussi, il va tous les soirs au café. Et ses beaux-parents boivent trop, eux aussi. Ce qui la choque le plus, c'est sa l'alcoolisme de sa belle-mère, qu'une femme puisse se mettre ainsi à avaler de grands verres d'alcool, pour un oui, pour un non :
"Nu e frumos, nu-i asa ?" - Ce n'est pas beau, n'est-ce pas ?-
Je lui fais remarquer que j'ai constaté que maintenant beaucoup plus de femmes boivent trop, plus que lors de mon premier séjour.
"Asta e !" me répond-elle en haussant les épaules, et en levant les yeux au ciel, comme pour implorer Dumnezeu d'intervenir un peu plus dans les affaires de la Terre....
Non, elle ne propose pas d'hébergement rural. Il y aurait trop de travaux à faire, car sa maison est petite. Il faudrait construire un agrandissement. De plus, sa belle-mère n'est pas d'accord pour créer un hébergement rural sur son territoire, dont elle est très avare. Maria n'a qu'un enfant. Un petit garçon. En ce moment il est à l'école. Elle espère n'en avoir pas d'autre. Pour pouvoir lui payer des études à Cluj. Et quand Ioan, son fils, pourra étudier à Cluj, il pourra aussi loger chez son oncle. Sinon ce ne serait pas pécuniairement possible.
Puis elle me quitte, elle doit aller biner les pommes de terre....
Ioan n'a que sept ans, mais déjà elle lui rêve un avenir. Celui auquel sa propre vie ne lui a pas donné accès. Asta e ! (Eliane)
© Photos : E. Roussel - L. Beaudet
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