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ACCUEIL > TOURISME - DECOUVERTE > Récits de voyage > 1994 : Cap à l'Est (1)
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1994 : Cap à l'Est (1)
1- Valse-Hésitation

(cliquez sur les images pour les agrandir)

L'ouverture des frontières des pays d'Europe de l'Est a taquiné notre curiosité. Comme la majorité des Occidentaux, nous avons ressenti un intérêt immédiat pour toutes ces terres méconnues et plus particulièrement pour Prague, la mythique. Ceux qui projettent d'y aller sont fascinés, ceux qui en reviennent sont subjugués. Aller à Prague, c'est, comme aller à Venise ou à Rome, il y a quelques décennies.

Mais Jean-Pierre souhaitait aussi revoir les Monastères peints de Bucovine et Bucarest

Il a extrait de ses vieilles boites à trésors, des photos, prises en 1965, alors qu'il participait à une mission Jeunesse et Sport, dans le cadre d'un échange culturel initié par les Présidents de Gaulle et Dej. Echange d'ailleurs à sens unique, puisqu'il n'était nullement question que des Roumains viennent en France, et que les seuls Roumains que la mission était autorisée à rencontrer dans leur patrie, étaient dûment mandatés par les Autorités.... Mais, entre temps, il y avait eu 1989, et il commençait à croire à la concrétisation de son rêve.

Pour ma part, j'étais moins sélective, n'ayant que peu de notions sur la géographie et la culture de ces pays, dont le Destin nous avait séparés, depuis ma petite enfance. J'avais bien quelques vagues relents de mes lectures des manuels scolaires d'Histoire de mes parents, où il était question de Valachie, de voïvodes, d'Etienne le Grand, mais mon érudition s'arrêtait là, baignée dans le flou des souvenirs d'enfance.

Bien ! Nous irions donc à Prague, et pourquoi pas à Bucarest et en Bucovine... un jour prochain.

Pour différentes raisons, nous avons mis ce projet à exécution seulement au cours de l'été 1994.

Et comme nous sommes un peu curieux de nature, pourquoi ne pas, par la même occasion, effectuer un petit tour, même rapide et superficiel, dans d'autres pays de l'Est Européen, sans attendre que la vieillesse ne rende trop aléatoire d'entreprendre un si long voyage ou que le temps qui passe n'émousse nos désirs de connaissance et de rencontres.

Nous avons donc rassemblé cartes, guides et dictionnaires de toutes provenances, pour préparer un peu nos congés à l'Est. Probablement avions nous besoin de nous rassurer un peu, ces contrées ayant été entourées pendant de longues années d'un inquiétant silence, à part les informations plus ou moins fiables, que nous avions piochées au passage, de révoltes réprimées, de libertés bafouées, de morts obscures... L'image du Rideau de Fer, colportée depuis notre enfance, nous évoquant plus un univers carcéral qu'une destination touristique.

Nous avons imaginé notre itinéraire pendant quelques semaines, autour de nos anciens repères même un peu vagues, concernant cette partie de l'Europe, restée mystérieuse pour nous. Jean-Pierre, pour la première fois m'a raconté son voyage à l'Est, ses démélés avec la police douanière de Berlin-Est, ses inventions ludiques, mais risquées, pour semer les "gardiens" de l'Agence Carpati, surnommés Scotch et Sécotine -la Reine des colles des années 50-, dont la mission essentielle était d'empêcher le groupe de Français d'établir des relations avec des Roumains et de mettre leur nez où il ne fallait pas.

"Nous étions parqués à l'Hôtel Ambassador, apparemment libres, mais dès que nous mettions un pied dans la rue, une ombre, discrète mais constamment présente, nous emboitait le pas. Scotch, les premiers jours, nous suivait partout. En fait, ce n'était pas nous qui étions espionnés, mais les passants qui auraient eu des velléités de nous aborder. Et dans les rues peu fréquentées de Bucarest, c'était facile. Au début, nous en avons ri, puis c'est devenu un peu agaçant. Et à "l'espionnage" façon Est, nous avons répliqué par un "complot" façon Ouest :

Nous avons repéré les couloirs, les sorties de l'hôtel, nous propulsant tranquillement en groupe compact, le pas lent, devisant et causant, mais surveillant notre geolier du coin de l'oeil. A un moment prévu d'avance, nous nous dispersions dans toutes les directions, laissant notre sbire bien contrit de ne pouvoir se couper en trois ou en quatre pour remplir sa mission avec le zèle qu'on attendait de lui.

Dans la rue, un homme un peu âgé m'a abordé, me demandant si j'avais des livres français. Je lui réponds par l'affirmative. Nous nous donnons rendez-vous la nuit, dans un coin peu éclairé du quartier. Après le repas du soir, je fais une collecte de nos livres auprès de tous les membres du groupe. Les trois plus aventuriers d'entre nous se munissent chacun de quelques précieuses lectures, camouflées dans nos vêtements, et nous recommençons le même manège, quittant l'hôtel comme une volée de moineaux, nous dispersant tels des atomes agités d'un mouvement brownien..

Scotch, qui ne s'attendait sans doute pas à une récidive de cette ampleur, a du baisser les bras et foncer au siège de son agence pour se plaindre de ces insupportables français frondeurs. En effet, nous nous sommes retrouvés tous les trois dans la ruelle obscure, à attendre, sans l'ombre d'un surveillant dans les parages. Notre ami inconnu est arrivé peu après, et s'est retrouvé les bras chargés d'autant de livres qu'il pouvait en emporter. Il savait qu'il risquait les pires ennuis, pour avoir bravé l'interdiction de parler avec les étrangers, mais il l'a fait. Pour un peu de culture française.

Il s'excuse de ne pouvoir rien nous donner en échange, sauf le gâteau au fromage confectionné à la hâte par son épouse. Il disparaît dans la nuit. Nous savourons ensemble cette patisserie qui a le goût de la liberté et de l'amitié.

Le lendemain, Scotch disparaît de notre horizon, sans doute limogé pour manquement à son devoir. Il est remplacé par la dure et sèche Sécotine.

Nous avons malgré tout pitié d'eux, de Scotch et de Sécotine, car il est probable qu'ils n'avaient guère le choix. Et nous n'avions vraiment rien fait pour leur faciliter la tâche.

A l'avenir, nos sorties, qui ne se sont pas arrêtées pour autant, se passeront avec plus de discrétion. Soit Sécotine n'en a jamais eu vent, soit elle a préféré ne pas nous avoir vus... Est-ce pour cela que le dernier jour de son office, elle nous a, avec le sourire, offert à boire la tuica traditionnelle ?

Après tout, elle était peut-être seulement soulagée de nous voir repartir. Mais, à la reflexion, je me demande pourquoi on lui avait adjoint tout un bataillon de spécialistes en ci ou en là, qui ne savaient répondre à aucune des questions dont nous les abreuvions, concernant leur soi-disant spécialité ?" (Jean-Pierre)

C'était en 1965, il fallait réactualiser nos connaissances. Alors, nous avons rêvé autour des quelques informations, impressions de voyage et clichés habituels que nous avons pu glaner autour de nous, plus récents tout de même que les souvenirs de jeunesse de mon époux : Prague d'abord, puis la Bohème du Sud et ses villages à l'architecture urbaine typique, cachés dans le creux des vallons, la Bohème du Nord avec ses cristaux somptueux, la Pologne du Sud et ses maisons de bois dans la montagne, puis la Hongrie et ses hordes de chevaux sauvages, enfin les monastères peints du Nord de la Roumanie et Bucarest. Notre voyage imaginaire est radieux, bâti sur des visites touristiques fabuleuses, avec tout ce qu'on peut souhaiter de merveilles architecturales et artistiques, de soirées folkloriques bariolées, de musiques émouvantes, de repas exotiques, de rencontres hors du commun....
Une seule ombre au tableau : les quelques personnes contactées, qui ont voyagé en Roumanie ces dernières années, nous déconseillent vivement de nous y rendre. Elles nous affirment y avoir vécu un véritable calvaire, une aventure dangereuse et angoissante, des déconvenues dramatiques.

Qu'à cela ne tienne ! nous n'irons pas en Roumanie. C'est dommage pour les monastères de Bucovine, mais la pauvreté de la documentation concernant la Roumanie nous ôte a priori tout regret de renoncer à aller dans ce pays sans nourriture, sans carburant, et dont l'état des routes rendrait tout à fait improbable le retour de notre véhicule en état de marche, comme nous le disent des touristes qui ont tenté l'aventure, quelques années plus tôt. De plus la Révolution Roumaine de 89, au fil du temps, s'est parée d'une aura de plus en plus négative, à travers les écrits et les images de nos médias. Et déjà les Roumains prennent l'allure du monstre sanguinaire de notre imaginaire populaire, couteau entre les dents et voleur de grands chemins. Nous avons le goût de l'aventure, mais pas celui d'un tel risque, surtout pour de simples congés d'été ! A en pleurer de rire, mais aussi, un peu, de honte, avec le recul de onze ans de fréquentation assidue de la Roumanie !

Comment avons nous pu écouter ces fables, sans réagir ? Sans doute, parce que tout ce que nous avions entendu et imaginé à propos du bloc communiste, n'était pas de nature à nous ouvrir le sens critique et le raisonnement réaliste dont nous pouvions parfois faire preuve.... Mais à cette époque, nous ne sommes pas prêts à nous soumettre à l'épreuve de réalité, et, lâchement, nous limitons notre projet à l'Est le plus à l'Ouest.

C'est à ce moment là que nous faisons la connaissance, à Paris, d'une jeune architecte roumaine, à laquelle nous lient, depuis, des liens d'amitié très forts.
Elle nous donne des informations infiniment moins décourageantes sur son pays, ranimant notre désir de passer sa frontière, sans risquer de vivre une expérience trop éprouvante, incompatible avec l'idée que nous nous faisons des vacances. Et elle nous familiarise immédiatement avec l'hospitalité roumaine, en nous offrant son appartement de Bucarest comme pied à terre pour visiter la capitale roumaine. Elle nous donne aussi les coordonnées de son père à Bucarest, qui pourra nous y accueillir dès notre arrivée.

"Dans la période précédant notre départ, je corrige pour elle, avec le plus grand intérêt et le plus grand plaisir, sa traduction française d'un ouvrage d'architecture sur Bucarest et je suis immédiatement et définitivement séduite, fascinée même, par cette ville martyre, aux incroyables richesses architecturales. Je ne connaissais pas le coeur de la ville, défiguré par la folie mégalomaniaque d'un seul homme. Mais Jean-Pierre sentira son propre coeur se serrer en retrouvant une partie du Centre Historique de la ville, anéantie, définitivement disparue, remplacée par de gigantesques bâtiments inachevés, fantômes inamovibles d'un dictateur déchu. Une irrémédiable blessure...

Je découvre une ville à l'échelle humaine, avant même d'y avoir jamais pénétré, comme si cette jeune femme nous avait offert l'âme de sa ville natale, pour nous mettre en garde :

"Attention ! Bucarest ne se visite pas comme n'importe quelle capitale européenne. Bucarest se déguste à petites gorgées, avec cependant l'arrière-goût amer de toutes les souffrances qu'elle a endurées. Bucarest est un trésor fragile, qu'on doit apprivoiser et infiniment respecter. C'est dans ces conditions seulement qu'elle ouvrira son coeur et laissera accéder à ses merveilles..."

Ce sera mon premier coup de coeur pour la Roumanie. Non, j'exagère, c'est cette architecte roumaine, émigrée en France après la descente des mineurs du Jiu sur Bucarest en 1991, qui a donné le coup d'envoi.... Autant de gentillesse, de joie de vivre, d'enthousiasme et de dynamisme, de joyeuse complicité, de modeste érudition, d'amour de son pays quitté dans le déchirement, après les Minériades, je n'avais encore jamais vu ! Et j'ai appris ce jour là ce qu'est le" Dor", ce sentiment intraduisible dans nos langues affectives occidentales. Ce sentiment qui m'envahit depuis, dès que je quitte trop longtemps ce pays que j'aime comme le mien. Et qui ne ressemble pas à celui que j'éprouve lorsque je reste un peu trop longtemps hors de France." (Eliane)

C'est ainsi qu'un jour, au petit matin, nous nous sommes embarqués dans une voiture chargée dans les règles... des "informations" que nous avions recueillies ça et là, pleine presque à ras bord d'un attirail hétéroclite et souvent inutile, comme la canne anti-vol à code et un balai d'essuie-glace de rechange -car on devait logiquement nous en voler un en Roumanie-, sans compter diverses victuailles en conserve (on ne sait jamais ! si c'était vrai, ce qu'on raconte ?).

Mais, heureusement, nous avions la tête seulement chargée des images de cette lointaine Roumanie de 1965 qui rendaient fascinante la découverte de sa réalité d'aujourd'hui....

Photos Jean-Pierre Roussel 1965

© E.Roussel

Toutes les Photos : ROUMANIE 1965

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