Mémoire du passé
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Nous avons peu fréquenté les villes. En partie parce que, l'été, la chaleur se concentre dans les rues, en partie parce qu'à cette époque-là,
elles n'ont pas encore bénéficié de beaucoup de restaurations, ce qui leur donne un air un peu délabré et triste, mais surtout parce que nos origines campagnardes nous incitent à choisir en priorité les zones rurales.
Nous avons donc fait à peu près l'impasse sur Baia Mare. Nous ne nous attarderons pas dans le centre de Sighet, petite ville à la frontière ukrainienne, dont l'intéressante architecture n'est pas encore mise en valeur, du fait de l'état alors assez désastreux des bâtiments. Ce n'est qu'après quelques voyages que nous prendrons l'habitude d'imaginer la beauté passée à partir de ce qui est encore visible, et nous aurons ainsi le plaisir de construire dans nos souvenirs la Roumanie pleine d'attraits qu'elle avait été à un moment de son Histoire.
Et c'est avec encore plus de plaisir que nous verrons, année après année, la mise en valeur de toutes ces merveilles que nous devinions, sans vraiment croire à leur résurrection possible.
Car, cette année là, pays après pays, nous faisons le constat consternant de ce qu'un régime politique a pu engendrer, et aussi celui de tant de potentiels gâchés. La seule chose positive, mais peut-on vraiment parler de positif ?, c'est que l'extrème pauvreté de la population l'a obligée à entretenir tant bien que mal les bâtiments vétustes qui lui servaient de toit. Ainsi le patrimoine exceptionnel de l'habitat s'est presque entièrement conservé.
Un atout dans un monde où le modernisme a souvent piétiné les vestiges historiques, allumant en chacun une forte nostalgie d'un avant, d'un ailleurs, d'un autrement. Je ne parle pas des monuments, mais des lieux habités, qui souvent ont été remplacés par des architectures plus fonctionnelles, à partir des années 50 en particulier, et qui ont beaucoup de mal à sortir de l'uniformité. Et en Roumanie, avec l'architecture sinistrée de l'époque Ceausescu, c'est particulièrement frappant.
Lorsque je suis retournée à Sighet, dix ans plus tard, je me suis émerveillée de la beauté tranquille de cette petite ville à la frontière de l'Ukraine. Les maisons ravalées, les petits jardins publics fleuris, pleins de jeux d'enfants, me séduiront autant que son grand marché alimentaire,avec sa halle aux fromages et surtout cette odeur exeptionnelle de fraises qui se répand dans l'air frais de mai.
Je retrouve instantanément le parfum des fraises du jardin de mon père. Il y a longtemps, si longtemps que je n'en ai mangé d'aussi délicates....
Sighetu Marmatiei abrite un village-musée que nous souhaitons visiter. Et, par chance, il se trouve à l'entrée de la ville. Marian notre jeune hôtesse, aurait souhaité nous accompagner, mais Ileana en a décidé autrement, et la fille obéit une fois de plus à sa mère. Car, dans le Maramures, on a un grand respect des plus âgés, qui sont investis de l'autorité.
C'est donc Ileana qui vient avec nous, car elle veut aussi faire quelques achats au marché russe. Nous l'accompagnons, puis nous allons au Musée. Là, elle nous annonce qu'elle ne souhaite pas nous accompagner, qu'elle préfère rester dans la voiture.
Nous l'installons à l'ombre, puis nous montons le raidillon qui conduit vers les maisons collectées dans tout le Maramures et qui donnent une vue en raccourci de toute l'architecture rurale de la région. Nous sommes un peu ennuyés à cause d'Ileana. Pourtant, elle savait que nous voulions visiter le musée en plein air. Après avoir discuté, nous décidons d'écourter la visite, pour ne pas la laisser trop longtemps. Même si elle n'a pas semblé se formaliser du fait que nous fassions quand même cette visite, prévue depuis plusieurs jours.
Par chance, nous rencontrons sur le chemin, un conservateur du musée, qui propose de nous accompagner.
Et avec beaucoup de gentillesse, il nous initiera aux secrets de construction de ces bâtisseurs paysans dont certaines maisons ont résisté pendant plusieurs siècles. Il nous montrera les différents modes d'assemblage du bois, sans le moindre clou de métal et ces maisons qu'on pouvait démonter, et remonter à l'orée d'un village, quand les personnes vieillissaient et devaient se rapprocher des centres de vie.
Nous apprendrons comment vivaient les gens autrefois, comment fonctionnaient toutes ces machines de bois qui facilitaient l'agriculture et l'exploitation des récoltes. Les abris à moutons cotoient les moulins à grain, les pressoirs à huile, les granges et les ateliers artisanaux.
Les maisons nous livrent leur mobilier, leurs couvertures, leurs tapis, leurs poteries. Nous écoutons les explications et nous nous attendons à voir entrer une paysanne avec le lait de sa vache, à entendre le chant d'une mère berçant son nourrisson, à voir jaillir la flamme d'une chandelle, le feu d'un astucieux poële à bois qui réchauffait les corps et cuisaient les aliments.
Grâce à une seule parole, ce lieu désert est soudain plein de toute la vie du Maramures. Le conservateur nous quitte devant l'église, celle d'Oncesti dans la vallée de l'Iza, toute seule sur sa colline, au milieu d'un verger, et le chant des oiseaux module un hymne à la gloire de l'immense piété de tous ces gens qui gardent indéfectiblement leur confiance à Dumnezeu .
Nous sommes restés là un moment, assis dans l'herbe, à écouter l'âme de cette magnifique région qu'un de ses habitants venait de nous entrouvrir.
Nous sommes redescendus en silence et avons retrouvé Ileana, toujours dans la voiture.
"Frumos (beau) ? a-t-elle demandé
-Da, foarte frumos (oui, très beau)", avons nous répondu, pas très sûrs de notre synthaxe, mais avec une intonation qui disait notre enthousiasme.
Après un instant à peine perceptible de silence, elle a souri, l'air rêveur :
"Foarte frumos, foarte frumos..." a-t-elle répété.
On sentait sa fierté d'être née et de vivre là, son plaisir que nous ayons aussi aimé être là, avec et sans elle, dans son Maramures qu'elle n'aurait quitté pour rien au monde. Peut être avait elle seulement voulu, en ne nous accompagnant pas, nous laisser libre de laisser ou non se déclarer en nous cet amour qu'elle ressentait au plus profond d'elle-même, transmis de génération en génération... Sa main, posée sur la mienne, frémissait de toute son émotion....
© E. Roussel - L. Beaudet
(à suivre)