1- Repérages et recrutements
Fin 2003, Alexis Courtial, Président de l'Association "IMAGES DE L'EST", proposait sur notre forum et dans d'autres sites, la constitution d'équipes pour la réalisation de courts-métrages vidéo documentaires et d'ateliers d'initiation à la vidéo, pour les jeunes et les enfants dans le village de Sieu (Maramures) et des environs.
Il demandait une connaissance de la langue roumaine, du pays et une pratique de la video.
Bon. Si je me fais comprendre en Roumanie, ma connaissance de la langue reste grammaticalement approximative. Quant à la vidéo, à part quelques petits montages fleurant bon l'amateurisme, j'étais plutôt ignare. Mon seul atout était d'avoir, depuis dix ans, parcouru la Roumanie en long et en large. Ah, j'oubliais, j'avais aussi une assez solide pratique du théâtre, et je rêvais de cinéma. Ayant depuis longtemps perdu cette jeunesse qui peut laisser espérer jouer les ingénues, j'ai pensé que je serais mieux de l'autre côté de la caméra.... Et je me retrouve, comme dans toute entreprise bénévole, scénariste, metteur en scène, camérawoman... largement secondée dans les domaines où j'étais très nettement moins compétente, par Alexis et Laurent, qui connaissaient bien les solutions aux problèmes rencontrés pendant un tournage. Mais j'anticipe...
Je débarque donc le mardi 11 Mai, avec Vanille Menthe, ma voiture, après un détour par Bucarest et quelques monastères fortifiés que je ne connaissais pas et une halte à Izvorul (Commune de Lunca) près de Bistrita, dans la charmante auberge de Mircea. Il a réhabilité une charmante tradition de rencontre en ce lieu, des jeunes de la vallée de Bistrita et de celle de Târgu Mures. Comme le Marché aux filles du Mont Gaina, le Marché d'Izvorul, accompagné de danses traditionnelles, permettait autrefois des mariages entre les garçons et les filles des deux vallées.
A Sieu, je trouve la maison sans difficulté, car un habitant du village, que je prends en stop, va justement de ce côté.
Mercredi 12
Je suis embauchée pour tourner le making-off d'un tournage en cours. Un tournage sur le tournage, en quelque sorte. De fascinantes fileuses, expertes dans le maniement de la quenouille, se prêtent avec beaucoup de sérieux, de talent et de gentillesse, aux multiples prises de vues imposées par le passage de camions, de voitures, de vélos, de charettes, de chiens, de poules et du coq qui chante jour et nuit...
Jeudi 13
Je pars en exploration, en repérage comme on dit dans le langage des vidéastes, mais, en la circonstance, le mot est faible... En fait, je vais au marché d'Ocna Sugatag, en passant par Poienile Izei et Glod, au lieu d'emprunter la grand-route, pour tenter de découvrir le décor rêvé pour mon projet de film.
Comme le temps est clément, je pars en jupe longue et nu-pieds. Je n'oublie cependant, ni mon atlas routier, ni mon téléphone portable, détails dont vous mesurerez plus tard l'importance. A Poienile Izei, comme dans beaucoup de villages du Maramures, une cathédrale en béton écrase la petite église de bois du XVIIe siècle. Mais comme l'objectif, c'est de ramener des provisions, je remets la visite à plus tard. J'arrive à une patte d'oie et je consulte ma carte, car, dès qu'on quitte les routes principales, les panneaux indicateurs font cruellement défaut. Et, comme les fenaisons ont commencé, il n'y a là personne à qui demander sa route.
Je m'engage donc sur un chemin où alternent les trous et les ruissellements boueux. Cependant, le paysage est superbe et vaut bien les petites difficultés que je rencontre. Mais n'exagérons rien, avec un peu d'expérience des chemins de montagne, en Roumanie ou ailleurs, et une voiture 4x4, cela n'a rien d'héroïque. Au bout de quelques kilomètres, je trouve un petit village qui doit être Glod, bien que rien ne l'indique. Je regarde à nouveau ma carte : je dois aller tout droit pour rejoindre Bârsana. La grimpette est rude, mais le village, qui s'étire le long d'un torrent, compte plus de pont que je n'en ai besoin pour le tournage de mon film. Les maisons ne sont pas toutes des habitations traditionnelles, tant s'en faut, mais il flotte un délicieux parfum d'archaïsme, qui m'enchante. En réalité, je serai, plus tard, obligée de réviser mon impression sur l'archaïsme de Glod, qui est un des rares villages à avoir su contourner les velléités de collectivisation de l'Ancien Régime. Son âme est restée intacte.
Je passe devant l'école, ce qui me conforte, allez savoir pourquoi ?, dans l'idée que je suis sur la bonne route. Je dépasse quelques charettes, et dans un paysage de rêve, je parcours quelques kilometres dans un chemin où des rochers hérissent une véritable coulée de boue qui est en principe le chemin à suivre. Soudain, un ruisseau, aux rives non moins boueux me barre la route. Je m'arrête, hésitant à m'engager sur ce guè fort peu sympathique.
Finalement, je décide de rebrousser chemin, ne me réjouissant qu'à moitié de refaire en sens inverse les mêmes kilomètres de boue et de cailloux. La voiture, elle aussi, a eu quelques réticences et en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, elle s'est offert sa première vraie panne roumaine, en rompant une quelconque vis qui fixait le cable d'embrayage, après huit ans de bons et loyaux services en Roumanie...
Je vérifie que mon portable fonctionne, et je tente d'appeler Alexis, pour lui dire que je pars à pied au village qui est probablement Glod, et de ne pas attendre les provisions ce matin là. Soudain, le temps menace, et pour avoir un minimun de réception téléphonique, je grimpe toujours plus haut dans une prairie moutonnante, priant le ciel d'éviter à mes pieds nus dans leurs nu-pieds une rencontre avec un serpent ou toute autre bête féroce, dans le genre zmeu de la légende. Finalement, après de nombreuses tentatives infructueuses, Alexis parvient à me dire qu'il cherche un moyen de locomotion et viendra à Glod pour me dépanner.
J'abandonne donc Vanille Menthe, ma chère voiture et je longe le bord du chemin, dans l'herbe fleurie, pour épargner ma jupe et mes chaussures, ce qui n'est tout de même pas toujours possible, il ne faut pas rêver.... Après quelques virages, j'aperçois une charette de foin qui sort d'un champ. J'explique ma mésaventure et j'inaugure le "charette-stop". Je ne vois pas comment je vais arriver à me hisser à plus de deux mètres de haut, même en regardant attentivement comment la "doamna" y arrive avec autant d'aisance. Je m'agrippe comme elle au foin, mais il me reste dans les mains. Et l'air de la montagne s'emplit de nos rires et de l'odeur de l'herbe. Elle descend et plante sa fourche dans le tas, en guise de marche-pied. Croyez moi si vous voulez, mais je grimpe du premier coup, tout en haut, et, en fonction du dévers, comme elle, je passe d'un côté ou de l'autre de la barre de bois qui maintient le chargement. Si je vous donne tous ces détails à propos de mon voyage en charette sur un chemin impossible, c'est que, peut-être, qui sait ?, cela pourrait un jour, vous être utile...
Chaque charette qui passe en sens inverse entend le récit de mes aventures, et c'est une grande partie de rigolage qui secoue toute la montagne.
Sur une des charettes se trouve Ion, en fait Ioan, mais Ion, nous dit-il, c'est plus court. Il me dit être mécanicien, et me propose de remonter à la voiture. Qu'il pourra peut-être la réparer. J'essaie à nouveau de joindre Alexis, mais j'apprends qu'il est parti en vélo, pour venir me chercher. Je change de charette, me disant que lorsqu'il arrivera au village, il ya de grandes chances que tout le monde soit au courant des aventures de la Française qui est tombée en panne sur le chemin qui, de toute façon, n'arrivait pas à Bârsana, mais à Budesti, à la limite du Pays de Lapus, bien au delà de Ocna Sugatag...
Et me voilà repartie dans une autre charette, sur le chemin cahotant, mais cette fois assise sur une planche couverte d'un tapis maramuresan à grandes fleurs bariolées, obligée de raconter une fois de plus ma panne, mais aussi d'où je viens, ce que je fais en Roumanie. Je parle du film, d'Alexis et de l'Association "Images de l'Est". Je suis écoutée avec beaucoup d'attention. Les multiples questions qui me sont posées témoignent d'un réel intérêt pour le projet. La fin du trajet se fait à pied. Ion et parti devant, avec un jeune homme qu'il a appelé dans un champ. Et je marche, avec un monsieur et une dame plus âgés que moi, dont j'envie le pas alerte, mais il est vrai qu'ils ont des bottes, et non des nu-pieds ... Et nous plaisantons sur ma tenue citadine et mon marché d'Ocna Sugatag, où je ne serais jamais arrivée à temps.
De plaisanteries en embrassades, de papotages sur la famille et les amis en congratulations traditionnelles, quand nous sommes arrivés à la voiture, Ion a quasiment réparé.
C'est avec plaisir que je lui ai laissé le volant pour redescendre au village. Nous avons fait un détour par un champ où se trouvaient son frère et sa belle soeur, et mon portable est passé de mains en mains, occasion unique d'avoir au bout du fil le frère ou la soeur qui travaille à la ville... Pendant ce temps, je me demande si Alexis est arrivé au village, et comment il va me trouver.Enfin, nous reprenons la voiture et je suis sidérée par la facilité avec laquelle Ion parcourt ces kilomètres, dont chaque rocher représentait pour moi un casse-tête mathématique concernant l'adéquation de mon chassis et de mes roues avec la configuration du terrain.
Juste après l'école, il plante Vanille Menthe sur un pont, devant une entrée de ferme, essaye avec beaucoup de plaisir les commandes du toit ouvrant, puis me propose de me conduire chez lui, pendant qu'il transforme sa réparation provisoire en réparation définitive.
Et nous voilà repartis, d'abord dans la cour de la ferme, puis le long d'un petit sentier, enfin sur une pente abrupte, creusée par la rivière,où de petites marches de terre glissante sont entaillées. Comme je suis finalement plus agile qu'il n'y paraît, l'appui secourable de son bras sera plus symbolique que nécessaire, mais allez décevoir l'incontournable galanterie des Roumains ?
Après le passage à gué de la rivière, et une grimpette par un chemin où les voitures ne passent pas, je fais la connaissance de Marioara, sa charmante jeune femme, élégamment habillée d'une ample jupe de velours, comme il est fréquent dans le Maramures, et de Cosmin, leur petit garçon qui me tient, à deux ans et demi seulement, des discours dans un roumain que je l'envie de parler aussi bien, malgré un temps d'étude si bref. Et me voilà devant une tasse à café, bien obligée de m'appliquer à retrouver mes maigres connaissances linguistiques, pour comprendre et répondre.Je me lance, et, miracle, nous arrivons à tenir une vraie conversation. Je fais aussi la connaissance de la mère de Ion, qui passe par là, et je recommence mon récit. Heureusement, Marioara vient à mon secours et explique en quelques phrases, les raisons de ma présence dans la maison et en Roumanie.
Peu après, je vois arriver Alexis, que Ion vient de conduire ici, avant de retourner faire le tour du village, pour trouver une vis identique à la malheuresuse qui s'est rompue dans la montagne.
En fait, les aventures du preux chevalier de la bande, c'est à dire d'Alexis, valent les miennes . Chevauchant son vaillant destrier cyclomobile, un traitre clou laisse Alexis quelques kilometres plus loin à pied, et c'est à pied qu'il doit franchir les cinq ou six kilomètres qui séparent Poienile Izei de Glod, abandonnant son vélocipède récalcitrant dans une cour de ferme... Car parcourir un chemin des montagnes roumaines, où alternent trous et boue avec un vélo aux roues dégonflées, est une entreprise tout à fait illusoire et désespérante, aux dires d'Alexis en tout cas.Je n'ai pas expérimenté la chose.Site Images de l'Est (article 4)
Et voilà à nouveau une partie de l'équipe réunie, autour d'une soupe maramuresane de haricots, de tuica, pour le futur passager de Vanille Menthe et d'eau du puits pour la conductrice. Alexis parlant couramment le Roumain, je peux relâcher mon attention et mes efforts. Mais nous avons aussi le temps d'échanger nos impressions sur le village et ses ponts, et nous décidons, à l'unanimité, que Glod sera le lieu du tournage de mon film. Un coup de coeur que nous n'aurons pas à regretter.
Lorsque Ion me rend enfin Vanille Menthe, après l'avoir essayé sur le chemin de Poinile Izei, et avoir gratifié chaque paysan dans son champ du récit de l'aventure, nous reprenons, la bonne route, qui, contrairement à ce qui est dit sur la carte, s'amorce à angle droit au bas du village. Et encore cinq kilometres de trous nous conduiront, de ponts en ponts , à celui qui jouxte le marché de Stâmtura, qui offre le vendredi ses marchandises aux acheteurs qui convergent de toutes les vallées environnantes....Nous avons longé la rivière, qui de torrentielle à Glod, devient langoureuse jusqu'à l'Iza, bordée de magnifiques maisons traditionnelles, de kazan où se fabrique une horinka de pommes et de prunes mélangées, de prés où commencent à s'ériger les étonnantes meules de foin selon les traditions locales, et enjambée par des ponts de bois de conte de fées. Cependant, malgré la tentation très forte de se laisser séduire par ce cadre folkloriquement parfait, nous maintenons le choix de Glod, plus rustique, plus austère, mais plus proche de la réalité de la vie dans ces coins reculés de Roumanie.
C'est décidé, le pont du film sera un banal passage en béton, dont les rembardes ont disparu, sans doute depuis longtemps . Mais la chaleureuse humanité de ce village nous est apparue infiniment plus précieuse que le pittoresque incontestable de la vallée d'en bas.
Vendredi 14
Je pars avec Laurent, pour faire des provisions au marché de Strâmtura. Nous devons ensuite aller à Glod, faire des photos de repérage, pour choisir les lieux de tournage qui pourraient convenir, compte tenu des déplacements des acteurs induits par le scénario.
Dès l'abord du village de Strâmtura, bien avant le marché qui se trouve après le village, en direction de Bârsana, Vanille Menthe recommence ses caprices, nous laissant sans électricité au milieu du village. Le moteur s'arrête, ainsi que les phares et le klaxon. Et il pleut. Je demande aux rares passants s'il y a un "Auto-service" dans le village. Les réponses sont confuses ou c'est moi qui ne comprend pas grand chose. On nous parle de Sighet ou de Baia Mare. J'alerte donc le service assistance de mon assurance. Un homme serviable, qui a déjà aidé à pousser la voiture hors de la voie de circulation, m'emmène dans un jardin, un peu en hauteur, où les communications téléphoniques peuvent passer, mais je suis tantôt sur le serveur roumain, tantôt sur un serveur ukrainien, et là tout s'arrête, les deux serveurs refusant obstinément de collaborer et de se passer le relai...
En définitive nous devrons attendre deux heures, qu'une dépanneuse vienne à notre secours, et comme le temps maussade, froid et pluvieux, nous enlève toute envie d'aller à pied au marché, nous décidons de camper dans la voiture.
Nous n'aurons même pas à le faire, car une jeune femme, sortie du jardin d'en face, nous invite à venir nous abriter chez elle autour d'un café.
Tout de suite, je sais que, si elle est d'accord, qu'elle sera mon actrice principale. Et je remercie Vanille Menthe du choix judicieux des haltes forcées. D'abord, je croyais que ce véhicule soudain capricieux, refusait l'idée d'aller au marché, qu'il attirait le ghinion, mais j'ai du me rendre à l'évidence : Connaissant la Roumanie aussi bien que moi, il cherchait seulement à m'aider pour que je réalise mon film dans les meilleures conditions.
Le dépannage demandant plusieurs heures, nous avons pu mieux connaître Cornélia, ses belles-soeurs et tous leurs enfants. Et quand nous sommes repartis, elle était déjà Maria, l'héroïne de l'histoire...
Nous avons aussi parlé des difficiles conditions de vie dans ces contrées du Nord de la Roumanie, de l'Europe, des élections municipales toutes proches, et comme c'est la coutûme partout, de nos familles respectives.
Quand nous partons, nous avions l'impression de nous connaître depuis toujours....
C'est une voiture du garage de Baia Mare qui nous a reconduits à Sieu, Vanille Menthe ayant été treuillée sur un gros camion et embarquée chez le docteur des voitures....
Samedi 15 et Dimanche 16
Nous habitons à l'embranchement de Botiza et de Poienile Izei, à cinq kilomètres de la route principale. Il ne fait même pas beau, et le tourisme sans voiture est difficile à mettre à l'ordre du jour....
Je m'occupe de mon scénario. Je plante le décor, je mets des visages sur les personnages. Marioara est virtuellement engagée, la mère de Ion aussi. Elles ne le savent pas encore, mais je suis persuadée qu'elles seront d'accord pour jouer un rôle.
Pour les rôles d'enfants et les scènes qui se déroulent à l'école, nous décidons de rencontrer le directeur de l'école de Glod, pour lui proposer le film. Et je rêve déjà de trouver magiquement les deux petites filles qui incarneront Raluca et Alexandra, dont le pont, dans l'histoire, contrarie l'amitié.
Il est peut-être temps de parler de ce pont qui enjambe la rivière, avec une rive où il fait bon naître, et une autre non...
Copyright Photos : E. Roussel et L. Beaudet
(Suite Episode 2....)