Parmi tous les monastères peints du Nord de la Roumanie, Sucevita est l'un des derniers à avoir été construit. Deux décennies à peine ont suffi aux frères Movila pour l'édifier, à la fin du XVIe siècle.Il est le témoin tardif de la maturation de l'architecture et de la peinture de l'art religieux moldave post-byzantin. Mais il nous propose aussi de nombreuses innovations picturales, indices d'une influence valaque, témoignant des rapprochements entre les Cours Princières de Iasi et de Bucarest.
Il est sans doute un des plus beaux monastères de Roumanie. Pas une seule fois nous ne sommes allés dans le Nord de la Roumanie, sans nous y rendre, Sucevita est notre rendez-vous incontournable avec l'art de Byzance après Byzance. Avec le petit plus de traverser, pour s'y rendre, de magnifiques paysages dotés d'une flore exceptionnelle.
Les restaurations de ces dernières années ont mis en valeur la somptuosité des fresques, extérieures bien sûr, mais aussi celles à l'intérieur, qui dormaient sous une couche de suie de plusieurs siècles de prières à la lueur des cierges. Et c'est un véritable bonheur de flaner dans ce grand livre d'images, en se laissant guider par la couleur et l'émotion qu'elle suscite.
Alors nous vous convions à une simple promenade, comme nous aimons le faire, sans savoir la plupart du temps, quels Saints, civils ou militaires nous observent, parmi lesquels se trouvent d'ailleurs les grands philiosophes de la Grèce Antique, Sophocle, Platon, Aristote et quelques autres, comme prêts à quitter leurs murs pour nous parler, ou nous inciter à lire les manuscrits qu'ils nous tendent, entourant Jessée et son Arbre, dont le feuillage enlace, du bas en haut de l'église, une cohorte de Saints. Mais nous ne sommes pas trés doués pour lire les textes en vieux slavon. D'ailleurs, est-ce si important pour se plonger coeur et âme dans ce lieu exceptionnel ?
Le mur sud présente, en une immense saga, l'histoire de Moïse. Les cadres qui limitaient les scènes bibliques auparavant, ont élaté, et Moïse apparait, dans le même tableau, démultiplié pour vivre des moments différents de son ascension du Sinaï. Et ce n'est pas manquer de respect aux peintres qui ont utilisé ce procédé pictual, ni à leur talent, que de voir dans cette façon de faire, une des origines de nos bandes dessinées et de nos animations modernes.
Contrairement aux monastères antérieurs, à Sucevita, l'échelle de Saint Jean de Sinaï se trouve sur les murs extérieurs du monastère, dans une composition grandiose, où les ailes des anges équilibrent la chute des damnés, entraînés vers l'enfer par des diables dignes de la Commedia dell' arte.
La porte du Paradis est étroite, après le dernier échelon, mais un ange compatissant veille sur ceux qui gravissent victorieusement la voie difficile de la Béatitude...
L'exonarthex est le Royaume des dragons et des ténèbres, mais aussi de la lumière divine dans tout son éclat. Les âmes sont pesées équitablement et sans concessions sous l'oeil de l'agneau pascal et du Christ de la coupole.Une langue de feu entraîne dans les flammes de l'enfer ceux qui ont offensé Dumnezeu.
Au terme du voyage, les cavaliers de l'Apocalypse chevauchent des montures du Cinquecento. Ils veillent, à ce que tous les damnés tombent bien sagement dans les gouffres de leur dernière demeure. Ils poussent les récalcitrants avec une sorte de pelle à long manche, qui ne leur laisse aucune chance de s'échapper....
Saint Georges, démultiplié et omniprésent tue des dragons fantasmagoriques, pendant que les Elus se pressent au Jardin de Jessée...
La langue de feu du Jugement Dernier est une représentation commune à la plupart des monastères. Elle entraîne au Royaume des Ténèbres les damnés. Ici elle dépose près d'un lieu symbolisé par un simple rectangle ceux qu'elle a engloutis. Dans certains monastères, comme à Cozia, c'est un dragon qui crache le feu infernal et avale ceux que Satan a séduits pendant leur vie terrestre.
Passons maintenant du côté de la lumière, au Paradis....
Un jardin exubérant, dans lequel se dresse la Jérusalem céleste, et gardé par un Archange, accueille la cohorte des élus.Le Christ, dont la croix est devenue bien légère, est debout près de la Vierge, et les Saints Apôtres se tiennent prêts à accueillir les premiers élus... Non loin de là, une déesse de la mythologie antique, chevauchant un dauphin , se mêle aux anges comme les philosophes antiques se mêlaient aux Saints, sur la façade Sud
.Dans la scène de la Passion, Ponce Pilate se met à ressembler étrangement à un sultan ottoman et sert de prétexte à une éducation politique des fidèles... En effet, les images des murs des monastères expliquaient aux fidèles quels ennemis, ils devaient combattre pour pouvoir gravir l'échelle qui les conduirait auprès du Christ réssuscité.
Sur le mur nord, st trouve, sous forme de B.D., la saga d'Adam et Eve, sur fond blanc, car nous avons quitté la sphère divine pour rejoindre celle des hommes....
Adam s'ennuyait dans son Eden tout seul au milieu des arbres...Alors Dieu lui donna les animaux, les oiseaux, les chameaux, les buffles, les ours, les lions, les biches et les chèvres, et dans un souci de finition, ajouta le serpent....
Mais comme il continuait à s'ennuyer, Dieu lui créa une moitié à son image, avec cependant quelques différences, pour éviter la monotonie, et qu'à nouveau il ne s'ennuie...... Ensuite, il leur fit don de beaux atours...
On pourrait croire qu'ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants ? C'était compter sans le Serpent ... A ce qu'on raconte, après qu'ils eurent croqué la pomme, d'habillés, ils se trouvèrent nus, enfin presque... Quand Dieu redescendit sur terre, ils tentèrent bien de se cacher, mais que les arbres étaient devenus petits, alors il fallut bien avouer...
Dieu n'eut pas le coeur de les chasser lui-même, mais il ne pouvait tout de même pas accepter ce genre de désobéissance. L'Archange s'occupa d'Adam et Eve, et Dieu du Serpent...
Et depuis ce jour là, en Pays Roumain, et partout ailleurs sur la vaste Terre, l'homme et la femme gagnent leur pain à la sueur de leur front....
