Qu'elle est belle, Profira, avec, dans ses yeux noirs, ce regard contenu des femmes qui se sentant regardées ne regardent jamais personne ! Une grappe de lilas suspendue à son oreille met sur sa joue une ombre étoilée. Son buste est mince, droit, inflexible ; on le sent dur et nu comme un faisceau d'armes sous la chemise couverte d'or, d'argent, d'oiseaux et de boutons de roses, où tout ce que Profira pense d'elle-même est raconté. Son mouchoir brodé à la main, elle attend, au soleil, les cils baissés, le moment d'intervenir.
Elle laissera tourner plusieurs fois la ronde avant que de s'y joindre.
La " Hora " d'abord ralentit, puis s'arrête : elle " se brise ", comme on dit ici. Les archets touchent trois fois la même corde du violon, l'homme à la cymbale suspend ses petits marteaux ; c'est la fin de la première danse. Profira ne s'est pas encore décidée…
Les filles se mêlent aux groupes de femmes, les hommes vont avec les hommes, les fiancés se prennent par la main et s'écartent un peu des autres. On entend bruire la foule, mais le repos des danseurs sera de courte durée. Dès que les tziganes ont fini de boire, les cris perçants des jeunes hommes annoncent la reprise de la danse ; la musique change de caractère. De lente qu'elle était, la voilà devenue furieuse. Trois danseurs s'élancent, se tenant aux épaules. D'abord les hommes dansent seuls, sur un rythme frénétique, une espèce de Hora guerrière. Les filles les laissent quelque temps user leurs forces, frapper la terre du pied avec violence, et s'interpeller à tue-tête. Puis, selon l'usage, l'une d'elles se détache du troupeau des femmes et jette son dévolu sur un des danseurs en le frappant à l'épaule. Ici, les femmes choisissent. Nous sommes loin de l'Orient ! Quand les filles d'Isvor entrent dans la danse, se sont elles qui décident, comme sur le Pont d'Avignon, " qui elles embrasseront ".
Profira, la première, s'avance, et lève sa main brune ornée d'un anneau d'argent. Sur qui tombera son choix ?
La ronde des hommes tourne déjà moins vite : on dirait qu'en passant devant elle, chacun voudrait s'arrêter un peu et piétiner sur place pour être choisi. Elle laisse passer Radou-le-Crépu, Ghitza-le-Rouge, Ione, le fils du charpentier, Ghitza, le fils du cabaretier, le plus riche homme du village, Ione Boucour, son ancien fiancé, et le grand Bouliga lui-même, sur lequel j'ai cru que son choix s'arrêterait, parce qu'il est le meilleur ami et le plus proche voisin de l'homme qu'elle désespéra. Passent encore, sans qu'elle les arrête, Nicolas-le-Camus, dans son uniforme de soldat, Simon, le fils du loueur de chevaux, le meilleur danseur de l'endroit, l'homme joli aimé des femmes, le malin qui porte à son chapeau, incliné sur l'oreille, trois plumes de paon et la première rose de l'année. Profira, sagement le laissera passer. Elle et lui sont des astres de même grandeur qui ne peuvent voisiner.
Légère, sa main s'abat sur l'épaule de celui qui vient ensuite, Dragomir, le petit-neveu de mon Outza, qui n'est ni beau ni riche. Mais c'est à son voisin qu'elle en veut, la sournoise, c'est à Ione, fils du meunier, qu'elle souhaite plaire, parce que l'on dit épris d'une autre… Dès que Dragomir s'est senti touché, il s'est écarté de Ione ; les deux jeunes gens font place à l'intruse, et, du moment qu'une fille est entrée dans la danse, la musique subitement change de caractère. Le rythme ralentit, et la ronde, vertigineuse d'avant, devient lente et solennelle.
Voilà comment agissent les filles de ce peuple, voilà comment les hommes les traitent et voilà d'où vient qu'elles ont des âmes plus fières que le commun des femmes, et de plus beaux visages aussi, en conséquence, peut-être, de leur âme.