Récemment, j'ai participé en qualité de pourvoyeur de matière première à une splendide opération chirurgicale, une incision sous-costale de toute beauté, un renouveau de la pensée post-moderne des mes vieux viscères, un chef d'œuvre médical.
Un rein, le plus hargneux des deux, a été réduit au silence : une hernie inguinale, impertinente, remise dans sa loge. Le bistouri du chirurgien a agi manu militari, décapitant d'un coup sec le projet de révolte ; tout est sous contrôle !
Est-ce vrai ?! Qui vivra, verra.
Les médecins m'ont envoyé des télégrammes pour me féliciter, suite à notre œuvre commune : Bravo ! Je leur ai répondu à mon tour : Bravo... « Bravo » est le mot le plus souvent répété. Je revis l'atmosphère des grands festivals, un mélange de Cannes et de Venise.
Une pensée pourtant taraude mon esprit, après cette révision. Etait-t-elle absolument nécessaire ? Et une tardive mélancolie pour mon rein me guette. Où peut-il bien être maintenant ? Est-il, a-t-il jamais été ma propriété ? Ou bien, on me les a confiés. Lui et d'autres organes, pour en prendre soin temporairement ? Et maintenant, le chirurgien exécuteur le restituera-t-il, peu à peu, au vrai propriétaire ? Mais qui est-il, le vrai propriétaire ? Celui dont je prononce le nom à voix basse, sans le comprendre, depuis l'enfance et auquel - dans ce moment de panique où je sens, les yeux fermés, ce qu'on me réserve - j'aimerais le lui confier sur-le-champ, tout de suite ? Ou un autre, un animal sinistre, aveugle qui me tourne autour et me hume ?
- Je veux partir d'ici ! Je veux mourir !
J'ouvre brusquement les yeux. Un adolescent blond, d'une beauté froide, éclatante, tire ses gants en caoutchouc sur ses longs doigts de pianiste.
- Vous ne pouvez pas mourir, Monsieur Pantili, quand vous en avez envie !
- Je vais sauter par la fenêtre.
- La fenêtre est fermée, Monsieur Pantili. Vous ne pouvez pas sauter par la fenêtre.
- C'est mon corps... Merde ! Merde ! Il m'appartient.
Je me débats. Il prend mes mains - petites, avec des doigts courts, moches, tachetés de vieillesse - dans ses splendides phalanges en acier, ses longs doigts de pianiste. C'est un grand blond, doux (en fait, ses cheveux sont blancs), à l'arrogante pureté nordique. Le Fasciste - je l'ai baptisé, pour ne pas me perdre parmi tous ces idiots, car, tout d'abord, c'est ce qu'ils sont : des idiots !
- Votre corps ne vous appartient pas, Monsieur Pantili. Il appartient à l'Hôpital Necker, plus précisément au service de soins intensifs de l'Hôpital Necker.
- J'ai été opéré par le professeur Dufour. Il m'avait dit que je pouvais rester assis dans un fauteuil.
- Que le docteur Dufour donne des ordres dans son service! Ici, vous êtes dans le service de soins intensifs.
- Laissez-moi vous expliquer, un peu... Vous voyez, on peut discuter avec moi ?! J'ai mal, vous m'avez fait mal en me serrant avec vos mains.
- Vous n'avez mal nulle part. C'est une manifestation hystérique, banale. Nous avons déjà eu des cas de patients qui voulaient sauter par la fenêtre.
- Laissez-moi un peu plus libre, pour que je puisse respirer. Je vous en supplie, j'ai mal !
- Vous n'avez mal nulle part. Nous avons liquidé la souffrance. Vous n'avez pas encore lu? Il y a des affiches partout. Non, à la souffrance ! On les voit sur tous les murs de l'hôpital.
C'est vrai, il a raison, ce Fasciste, infirmier complexé vivant le délire du pouvoir, avec toute sa meute de rhinocéros qui grouillent dans les couloirs de l'hôpital.
Je deviens mou, je m'abandonne mollement dans leurs mains.
- Pardonnez-moi.
- C'est bien, calmez-vous... sinon, nous allons vous mettre sous respiration artificielle. Et là, c'est encore pire.
Monsieur Pantili, le metteur en scène des mots
Après avoir fini de lire « La pompe à morphine », je suis arrivé à me demander si les films de Pintilie me plaisaient autant que ses textes. Une question idiote, bien évidemment, mais qui a, tout de même le mérite de mettre en évidence l'importance des classifications et des spécialisations de nos jours : on s'attendrait presque à ce qu'un metteur en scène ou un chorégraphe soit un écrivain médiocre ! Erreur ! Grande erreur !
« La pompe à morphine » est un discours prononcé au Collège « New Europe », le 8 décembre 2004, un texte sur la mort et la souffrance ; sujet terriblement difficile à traiter sans tomber dans le pathétique, le ridicule ou dans le plus banal attendrissement. Un sujet que Pintilie traite magistralement, avec ironie, dans un seul plan continu qui capte entièrement l'attention du lecteur. La révolte de Pintilie contre le discours froid et optimiste de l'assistent blond, contre l'hypocrisie d'une idéologie ayant pour mission d'éliminer la souffrance dans le monde, m'a fait penser à Baudelaire et à son héroïque inconscience de sauver, par la poésie, le mal de nos discours hypocrites.
« La pompe à morphine » est un véritable traité de lucidité. Le fait qu'il ne tient qu'en 25 pages ne le fait moins « traité » que tant d'autres ; seulement, nous devrions nous attendre de ceux qui examinent la médecine ou la mécanique des automobiles qu'ils soient douteux s'ils pèsent moins d'un kilogramme. En voici un qui vous apprend, en 15 minutes, comment jouer des tours aux hypocrites du « politiquement correct ».
Florin Cojocariu