Atunci i-am ars douà palme
(Alors je lui ai flanqué deux baffes) de Lucian Dan Teodorovici
Le titre est trompeur ; rien d'humoristique, pas de légèreté de style ni de contenu ; ni même de la satyre. Juste, peut-être, de l'humour noir pour rendre plus digeste un contenu bien lourd qui invite à la réflexion ; "Alors je lui ai flanqué deux baffes" est un livre amer et triste qui parle, dans ses première et troisième parties, de gens ordinaires, de perdants, de ratés et surtout de l'incompréhension et de l'incompatibilité des êtres même les plus proches en apparence.
Des couples qui, après des années de vie commune, finissent par s'entre-déchirer ; des parents qui soit renient soit dominent leurs enfants jusqu'à le rendre fous ; un curé qui perd la raison à cause des cafards, créatures de Dieu, qui avaient envahi son église ; un village dont les seuls deux habitants, mari et femme, se disputent le poste de maire et ainsi de suite. Un monde à la limite du vivable.
Le lecteur est surpris de constater que l'auteur de ce bouquin n'a que 29 ans, un petit âge on dirait pour un sens si fort du dérisoire de la vie. Je vous disais que le livre de Lucian Dan Teodorovici a aussi une deuxième partie - un texte conçu pour un Livre rose du communisme qui n'a jamais vu le jour ; les pages de Teodorovici retiennent ses souvenirs ni nostalgiques ni embellis mais "objectifs" d'une enfance jouée sous le signe d'un communisme en déclin - celui des années '80.
Des pages qui nous rappellent que la Révolution de Décembre a été faite par les fans d'une série télévisée qui respectait tous les préceptes d'éducation de la dictature. En conclusion, un livre qui fait mal par ce qu'il dit, mais qui fait beaucoup de bien par comment il le dit ; bien que plus épurée et moins portée sur les adjectifs et autres figures de style, l'écriture en est superbe. Comme chez tous les deux autres jeunes auteurs roumains que je vous présente par la suite.
Ileana Taroi
Raiul gainilor. Fals roman de zvonuri si mistere
(Le paradis des poules. Faux roman de rumeurs et mystères) de Dan Lungu
Dan Lungu est sociologue de formation, ce qui est bien visible dans son dernier roman publié chez les Editions POLIROM et intitulé "Le paradis des poules. Faux roman de rumeurs et de mystères".
En effet, une "fiction" qui n'est pas le pur fruit de l'imagination mais de l'observation sociologique et, pourquoi pas, de la mémoire subjective ; une "narration" qui ne fait que relater des épisodes disparates de l'existence sans relief d'une communauté très ordinaire dont le point de repère est la taverne "Au tracteur froissé" ; une galerie de personnages comme des vers luisants - une fausse brillance qui disparaît en un clin d'oeuil dans le gris quotidien.
Comme les grands maîtres flamands, Dan Lungu peint le tableau d'une marge de ville, un endroit où rien ne se passe jamais, peuplé de laisser-pour-compte de Ceausescu mais aussi de la transition actuelle : des gens qui vivent de rumeurs et du qu'en-dira-t-on et dont les moments de gloire locale sont plus éphémères que les éphémérides.
Une telle qui réussit à voir à quoi ressemble l'intérieur de l'unique villa du quartier ; une autre, venue de Bucarest par mariage, qui se prépare méticuleusement à tomber malade ; un gars dont le jardin est envahi par des vers de terre ou l'autre, celui qui avait été jadis reçu en audience par Ceausescu lui-même.
Des histoires, rumeurs et mystères (celui du Colonel, par exemple, qui n'ouvrait sa maison à personne) qui se croisent et entrecroisent à la Taverne du Tracteur froissé. Une fresque de sociologie littéraire ou de littérature sociologique, peinte dans un langage familier, par un observateur acide pour les temps mais sensible et compatissant envers une communauté attachante. Le roman "Le paradis des poules" de Dan Lungu m'a amusée tout en me laissant un goût amer : on aurait envie de secouer ce monde hors du temps, mais on a peur de le voir s'effondrer, tout simplement. Ce qui arrivera inévitablement un jour ou l'autre.
Ileana Taroi
Fisà de înregistrare
(Fiche personnelle) de Ioana Baetica
"Fiche personnelle" (en roumain "Fisà de înregistrare") - c'est le titre du volume (le premier) signé par Ioana Baetica. C'est aussi le titre du premier des quatre chapitres du roman "Le pouls du Dieu Pan" qui est, lui, la première partie de ce volume ; la seconde rassemble quatre esquisses (de la prose courte). Vous avez sans doute remarqué l'utilisation poussée des mots "premier" - "première". C'est, je crois, le mot qui définit ce livre. Un volume de début qui se veut (et l'est, par endroits) un coup de maître.
Son très jeune auteur, IOANA BAETICA, 24 ans, prof de roumain et d'anglais, a clairement voulu choquer et de ce fait occuper place qui est la sienne dans le paysage littéraire roumain contemporain. Le roman "Le pouls du dieu Pan" raconte un personnage - une femme - depuis sa préhistoire (l'amour fou de ses parents) jusqu'à son indécision adulte de continuer sa vie en Roumanie ou ailleurs dans le monde. Un mélange de réalisme social, d'onirisme et d'érotisme, soutenu par un langage (style) qui choque le lecteur roumain, habitué plutôt à une sorte de pudibonderie des écrivains.
La maîtrise de la langue roumaine est, à mon avis, le vrai coup de maître. Sauf, à mon goût, le premier chapitre, miroir d'une passion amoureuse totale, ou l'Eros et les mots sont chauds, pleins à la foi de vie et de douceur. Pour le reste, je trouve que nous avons là une production d'enfant terrible ; la jeune auteur cherche à démontrer à tout pris sa culture (références constantes à des auteurs genre Fowles ou Lorca, citations en anglais, plans narratifs superposés, perspectives narratives changeantes, images recherchées à l'extrême) et la puissance de son style (grande maîtrise de la langue roumaine). J'attends avec impatience son passage à l'âge "adulte" ; cela arrivera, probablement, lorsqu'elle aura assumé son nom - Băeţică (au lieu de Baetica).
Ileana Taroi