Ca pourrait être des choses superficielles : la poussière, des vendeuses arrogantes comme un directeur de grande compagnie, directeurs de grandes compagnies parlant comme les vendeuses, les accouplements des chiens les matinées sans fin sous ta fenêtre, les « manele » qui s'entendent depuis l'autre côté de la rue, les journaux qui chantent apocalyptiquement la misère, les télévisions aux modérateurs de la néo-culture du prolétariat, les chauffeurs de taxi, les immeubles délabrés, les politiciens.
Ca pourrait être des choses qui nous paraissent profondes : le mensonge, les retards, les vols, les roublards, la décomposition empestante de toute valeur. Ou encore des choses vraiment profondes comme le sentiment de l'échec et le désir d'échapper à son propre destin, l'illusion de pouvoir fuire de toi-même en changeant le pays où tu vis. Et pourtant, je crois qu'il ne s'agit pas de tout ça.
Nous opérons en réalité avec des géographies mentales construites durant de longues années de communisme. Moi, ici, je souffre - la-bas, toi, tu es content. Tu n'as pas mangé du salami au soja comme moi, tu es un lâche. Quand tu vis en Occident : moi, ici, je souffre, mais je ne veux pas le laisser paraître, comment pourrais-je encore supporter sinon en t'envoyant des photos de ma nouvelle voiture et ma villa avec piscine pour te montrer comment j'ai réussi ma vie depuis que je suis parti de « la-bas » ? Chacun à son tour « moi », chacun en mentant pour démonter à l'autre, et par la cette occasion à soi-même, qu'il a fait ce qu'il devait faire.
Je suis un émigré depuis un an, apparemment sans pouvoir être soupçonné de la faute « salami au soja ». Malgré ça… je me surprends me vanter et exagérer, je surprends l'envie triste dans le regard des amis qui écoutent. La traume de « l'évasion de l'enfer » continue à marquer nos jugements liés à l'émigration. Ceux qui partent vont continuer des années à justifier leur décision, jusqu'à arriver à des exhibitions grotesques de prospérité ou à des bizarres altérations d'accent, comme si quelqu'un le leur demandait. Ceux qui restent continuent à accuser de manière muette en trouvant aux autres une faute pour leur propre impuissance de risquer leur commodité.
Au fond, émigrer est une chose simple, l'exercice d'une liberté primaire. Si je déménage de Bucarest à Arad personne ne me demandera de rendre des comptes en me scrutant avec des regards attentifs dans lesquels le reproche fait ombre. Je peux voir mes amis une fois par an, ils vont me considérer « l'un des leurs ». Une fois que j'ai passé la frontière, un reproche de trahison flotte dans l'air, même si je les vois deux fois par an.
Dans le même registre hypocrite nous retrouvons le discours sur la fuite des cerveaux. D'un côté, si on trouve un savant qui a la moindre ascendance roumaine, il devient raison de fierté nationale et de disputes avec diverses encyclopédies qui ne mentionnent pas les faits. De l'autre côté, lorsqu'il s'agit de jeunes anonymes qui partent seulement parce qu'ils n'ont aucun avenir dans leur pays nous les accusons d'une manière voilée de trahison. Quoi d'autre est le syntagme criminalistique à l'arôme de formole « la fuite des cerveaux » ? La fuite d'où ? On suppose implicitement que « les cerveaux appartiennent au pays » et non aux heureux propriétaires. On suppose aussi perversement que seulement le cerveau serait important pour le pays, chose évidente si on pense au fait qu'aucun politicien n'a jamais déploré la fuite « des bides ». Au fond, il me semble que ceux qui déplorent le phénomène sont justement ceux dont l'organe en cause s'est enfuit depuis longtemps, abandonnant leurs corps endormis dans de fauteuils de grands dirigeants.
Ah, il me semble que je n'ai pas répondu à la question : et moi, pourquoi ai-je émigré ? Bah à cause de la poussière, des vendeuses arrogantes, des chiens… à vous, ceux qui lisez ces lignes, ne vous paraissent pas des raisons suffisantes ? En fait, j'ai émigré parce qu'il le fallait. Une réponse plus sincère que celle-la je ne connais pas.